Conclue, hier, la constitution d’un gouvernement de coalition entre la gauche et la droite allemandes ne suscite pas l’enthousiasme des socialistes français. « Ce n’est pas quelques chose que nous aurions pratiqué », a déclaré leur porte-parole . On comprend bien le malaise des dirigeants socialistes. A quelques semaines d’un congrès où ils devront batailler dur contre Laurent Fabius et les courants de gauche de leur parti, ils ne peuvent pas approuver cette décision des sociaux-démocrates allemands d’aller gouverner avec la démocratie chrétienne. Pour eux, ce serait prêter le flanc aux accusations de mollesse, de droitisme, voire de trahison de la gauche. Ce serait se mettre en danger de perdre la direction du parti mais, même en dehors de ce contexte, il est vrai, que la constitution d’une coalition droite-gauche n’entre pas, comme l’a dit Julien Dray, dans la « tradition française ». A gauche comme à droite, cela semble étrange, relever « d’une spécificité allemande », comme l’a encore dit le porte-parole du PS, pour la bonne, ou mauvaise raison que, depuis 1789, deux siècles après sa Révolution, la France n’est toujours pas sortie de la guerre civile. On n’en certes plus aux temps où la gauche incarnait « l’anti-France » aux yeux de la droite et la droite, la lie de l’humanité aux yeux de la gauche mais chacun des deux camps continue de se vivre non pas comme l’adversaire politique mais comme l’ennemi de l’autre - un autre avec lequel on peut, à la rigueur, cohabiter mais pas gouverner, fût-ce même un temps, sur un programme commun de la droite et de la gauche. C’est ainsi mais le fait est que dans toute l’Europe, en France comme ailleurs, les lignes de partage entre la droite et la gauche se sont déplacées. Elles avaient séparé les Républicains des monarchistes, opposé partisans et adversaires des Lumières, mis aux prises les défenseurs de la « sociale », de la République sociale, et les pourfendeurs des « partageux » mais la démocratie n’est plus contestée, les Lumières ont façonné l’Europe, les droits sociaux se sont imposés et le débat droite-gauche est aujourd’hui autre. Dans toute l’Europe, dans l’Union comme dans chacun de ses pays, il oppose désormais régulateurs et libéraux, défenseurs du rôle médiateur de l’Etat et avocats du laisser-faire - les partisans du maintien des systèmes de protection et de solidarité sociales, du modèle européen, à ceux du chacun pour soi anglo-saxon, de la rupture, donc, avec l’Etat Providence. C’est le grand débat d’aujourd’hui et le fait est qu’il traverse les droites, en France et ailleurs, comme il divise partout les gauches entre ceux qui refusent toute évolution des acquis sociaux et ceux qui font valoir, entre autres, par exemple, que les départs en retraite ne peuvent plus se faire au même âge alors que la durée de la vie s’est considérablement allongée. C’est en se ralliant soudain au libéralisme, à quelques semaines des élections, que la droite allemande a perdu ses chances d’obtenir la majorité au Bundestag. Parce qu’ils ne voulaient pas de ce virage, les électeurs ont obligé la droite et la gauche à gouverner ensemble, à former la seule majorité parlementaire possible sur un programme non pas d’abandon de l’Etat Providence mais d’adaptation, celle que prônent les sociaux-démocrates, de la protection sociale aux nouvelles conditions d’un siècle nouveau. Ce ne serait effectivement pas possible en France mais faut-il s’en réjouir ou le regretter ?

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