Le régime chinois a trahi sa peur. En qualifiant « d’obscène » l’attribution du Prix Nobel de la paix à Liu Xiaobo, en bloquant toutes les correspondances électroniques mentionnant son nom, en faisant, en un mot, un scandale de ce qui n’est qu’un hommage justifié à un opposant emprisonné et non-violent qui lutte pour une évolution démocratique de son pays, ce pouvoir a laissé voir la panique que lui inspire la simple possibilité qu’une contestation politique s’organise, un jour, contre son omnipotence. Cet aveu est d’autant plus étonnant que ce régime n’est ni dans la situation que connaissait l’URSS lorsque le Nobel de la paix avait été attribué, en 1975, à Andreï Sakharov ni dans celle de la Pologne lorsqu’il l’avait été, en 1983, à Lech Walesa. L’URSS des années 70 s’enfonçait dans la stagnation économique. La Pologne communiste des années 80 n’avait pas réussi à briser Solidarité, syndicat de dix millions de membres, qui restait active dans la clandestinité. La Chine d’aujourd’hui a acquis, au contraire, un statut de superpuissance que le monde entier ménage et la progression de son niveau de vie, surtout, donne l’espoir d’un avenir meilleur à sa population. A priori, ce régime n’a pas de raison de s’inquiéter de la soudaine notoriété de Liu Xiaobo car les rangs des classes moyennes s’étoffent, qu’elles se satisfont de leur mieux-être et que même l’immense masse des plus pauvres vit dans une moins grande misère qu’il y a vingt ou, même, cinq ans. Le progrès est une réalité en Chine mais son parti dirigeant sait aussi que sa stabilité n’est pas forcément aussi grande qu’elle paraît car elle repose sur un pacte social qu’il ne pourra pas toujours respecter. Depuis Tiananmen, depuis que cette oligarchie a écrasé dans le sang les aspirations démocratiques exprimées en 1989, elle a échangé la promesse d’une continuité du progrès social contre une renonciation à toute contestation. C’est donnant-donnant, le niveau de vie contre la stabilité du pouvoir. Cela a marché durant vingt ans mais maintenant, depuis six mois, en ce moment même, quelque chose se grippe. Ce n’est pas l’alerte rouge mais, au printemps dernier, de nombreux mouvements de grève ont éclaté, très organisés et assez déterminés pour que le pouvoir ait dû lâcher du lest et augmenter les salaires. Insensiblement mais pour la première fois, la compétitivité chinoise s’érode et, parallèlement, les pressions étrangères en faveur d’une réévaluation du yuan s’accentuent sur Pékin car, crise aidant, ni les Etats-Unis ni l’Europe ne tolèrent plus de voir leurs industries mises en faillite par un dumping monétaire. Le pacte chinois est tendanciellement menacé. D’une manière ou l’autre, il doit être refondé et, pour l’oligarchie en place, ce Nobel est d’autant plus gênant que Liu Xiaobo, en appelant à une ouverture politique même progressive, ne dit rien d’autre que ce que plusieurs dirigeants pensent et que le Premier ministre, Wen Jiabao, vient de dire en prônant, la semaine dernière, sur CNN, des « réformes politiques » et le respect de la liberté d’expression. Le Nobel a braqué le projecteur sur un débat montant en Chine, sur un débat si difficile que ce Prix a fait l’effet, à Pékin, d’une goute d’acide sur une plaie béante.

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