Le Président turc a menacé d’envoyer des millions de réfugiés syriens en Europe si cette dernière critique encore l’opération militaire turque en Syrie. Ankara sait que la question des migrants est sensible en Europe.

« Ô Union européenne, reprends-toi »… Le Président turc Recep Tayyip Erdogan a menacé jeudi 10 octobre d’envoyer en Europe 3,6 millions de réfugiés syriens, lors d’un discours devant son parti AKP à Ankara.
« Ô Union européenne, reprends-toi »… Le Président turc Recep Tayyip Erdogan a menacé jeudi 10 octobre d’envoyer en Europe 3,6 millions de réfugiés syriens, lors d’un discours devant son parti AKP à Ankara. © AFP / Adem ALTAN / AFP

Défendant en public son intervention militaire en Syrie, le Président turc Recep Tayyip Erdogan a prononcé hier des paroles choquantes en direction de l’Europe : 

Ô Union européenne, reprends-toi. Je te le dis encore une fois. Si tu essayes de présenter notre opération comme une invasion, nous ouvrirons les portes et t’enverrons 3,6 millions de migrants. 

Choquantes évidemment, parce qu’elle utilise le sort de ces millions de réfugiés syriens qui ont fui les atrocités dans leur pays, et que le Président turc brandit comme monnaie de chantage vis-à-vis des Européens pour faire taire les critiques.

Choquantes aussi pour ce qu’elles disent de la conception humaine et politique d’un dirigeant qui s’est un temps présenté comme un interlocuteur raisonnable pour rejoindre l’Union européenne, avant de se révéler un autocrate à la quête de pouvoir illimitée.

Ce n’est évidemment pas la première fois que le Président turc use de l’arme des migrants

Après l’arrivée en Europe d’un million de réfugiés et migrants en 2015, il avait négocié un accord avec Angela Merkel, monnayant au prix fort la fermeture de ses frontières jusque-là transformées en passoire. Cet accord avait été très critiqué à l’époque car moralement bancal, mais il avait permis de stabiliser la situation.

Les menaces d’Erdogan ne doivent jamais être prises à la légère, d’autant que depuis le mois d’août, on assiste à une remontée du nombre de migrants qui arrivent de Turquie dans l’île grecque de Lesbos. Environ 500 par jour, c’est loin des chiffres de 2015, mais suffisamment pour mettre les structures d’accueil grecques en état de tension.

Le Président turc sait très bien que cette question est explosive en Europe, il a vu l’impact de la vague migratoire de 2015 sur le plan électoral avec la poussée populiste et d’extrême droite ; il appuie là où ça fait mal.

Erdogan s’est habitué à avoir en face de lui une Europe en position de faiblesse, et qui n’a pas, jusqu’ici, été capable de lui tenir tête. Il espère ainsi calmer les critiques très vives des Européens vis-à-vis de son intervention en Syrie.

Il y a aussi un jeu de politique intérieure, c’est même un aspect important de l’équation. La Turquie traverse une crise économique profonde, due notamment à la perte de confiance depuis la tentative de coup d’État de 2016 ; et l’AKP, le parti islamo-conservateur du Président, a subi quelques revers, perdant en particulier la municipalité très disputée d’Istanbul.

L’intervention militaire en Syrie vient à point nommé jouer sur la fibre nationaliste qu’Erdogan sait flatter

Les convois militaires sont applaudis, les présentateurs télé sautent de joie en voyant les colonnes de fumée de l’autre côté de la frontière, et l’union sacrée s’est faite autour du Président, sauf le HDP, le petit parti pro-kurde.

« Le peuple turc aime précisément ce que les étrangers détestent en Erdogan. Il défie cet Occident qui avait démantelé l’Empire ottoman », expliquait très bien l’an dernier dans « Le Monde » l’universitaire turc Soli Ozel. C’est d’autant plus facile qu’en menaçant l’Europe, Erdogan pense, de manière cynique que, comme en 2015, c’est lui qui a tous les atouts entre ses mains. A l'Europe de lui prouver qu'il a tort!

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