On ne sait pas encore. On sait, bien sûr, que le 11 septembre est un attentat, le plus spectaculaire de l’Histoire, un défi de la taille de la puissance à laquelle il était lancé. On sait que jamais, auparavant, l’Amérique n’avait été frappée sur son sol et qu’elle en est encore stupéfaite mais, au-delà de ces faits, personne ne peut dire, aujourd’hui, sur quoi débouchera cet événement, ce qu’est le sens que les historiens lui trouveront un jour, rétrospectivement. Est-il le Sarajevo de ce siècle ? Le moment fondateur d’une longue série de conflits à venir, d’une guerre de cent ans au cours de laquelle un monde nouveau, unifié par la réduction des distances, remodelé par le réveil de l’Islam et l’émergence de l’Asie, va chercher ses équilibres économiques et politiques? On est, évidemment, tenté de répondre que « oui », que d’immenses et longs bouleversements dont la guerre d’Irak n’est qu’une prémisse se sont amorcés à Manhattan il y a deux ans, mais lesquels ? A ce point, les pronostics deviendraient vains, tant les hypothèses de départ sont aussi plausibles que contraires. On peut imaginer que l’Irak, après avoir divisé l’Europe, l’Amérique et la Russie, finisse bientôt par les réunir, obligées, contraintes de serrer les rangs devant la menace qu’une complète débandade américaine ferait peser sur l’ensemble des intérêts occidentaux. Dans un tel scénario, l’Amérique prendrait vraiment un rôle leader et l’on verrait s’affirmer une alliance euratlantique, refondée, élargie, par un Islam basculant dans une jacquerie mondiale, arabe et asiatique, sociale et religieuse. Beaucoup, par peur, pensent qu’on y va et accélèrent le mouvement à force de le croire inéluctable. C’est en tout cas, là, le vœu le plus cher des réseaux islamistes, leur grand rêve, celui qu’il ne faudrait pas flatter, mais on peut parfaitement imaginer aussi, que l’Amérique ne s’obstine pas éternellement en Irak, finisse par faire la part du feu et renonce, sur cette lancée, aux aventures guerrières, faisant alors plus confiance à un réseau d’alliances politico-militaires qu’à ses porte-avions et autres frappes chirurgicales. A ce stade, on ne sait pas. L’Amérique elle-même hésite entre prudence et folie. Le débat ne fait que s’y ouvrir mais trois choses, en revanche, sont sûres. La première est que ce n’est pas le 11 septembre qui a changé le monde. Comme l’assassinat, en 1914, de l’archiduc d’Autriche à Sarajevo, il a seulement fait voir à quel point le statu-quo était révolu, à quel point, en l’occurrence, la fin de la Guerre froide n’avait pas ouvert une période de paix mais révélé l’ampleur, et la multitude, de crises que l’affrontement bipolaire avait à la fois marginalisées et attisées en en occultant la gravité. Le 11 septembre fut un retour aux réalités oubliées et la deuxième certitude est qu’il faudra compter, dans ce siècle, non seulement avec l’Amérique, l’Europe et ce qui fut l’empire ottoman, avec les trois acteurs traditionnels de l’Histoire moderne, mais également avec l’Asie, ses trois états nucléaires au premier chef - Inde, Chine et Pakistan. La troisième certitude est la plus inquiétante. Elle est que, pour l’heure, l’initiative est aux terroristes. C’est eux qui fixent l’agenda et, faute d’avoir une vision d’avenir, les démocraties réagissent – dans le désordre et l’improvisation.

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