Imaginons. Imaginons un instant que deux des candidats à une élection présidentielle française, celui de la gauche et celui de la droite, le président sortant, périssent ensemble dans un accident d’avion. On imagine l’émotion, le choc, que la France ressentirait et c’est exactement ce qui s’est passé, samedi, en Pologne. C’est ce qui s’y est passé, mais en pire encore car, dans cet avion, il y avait également les plus hauts représentants de tous les corps constitués et toutes les plus grandes figures de la droite. L’Etat polonais vient d’être décapité mais ce n’est pas encore tout car il y a, en plus, une tragédie dans la tragédie qui est, elle, proprement inimaginable. Cet avion n’allait pas n’importe où. Il conduisait le président polonais, Lech Kaczynski, à Katyn, pour y commémorer le massacre, il y a soixante dix ans, de 22 000 officiers polonais assassinés d’une balle dans la nuque, sur ordre de Staline, dans cette forêt, proche de Smolensk, dans l’Ouest de la Russie, là-même, où s’est écrasé, samedi, l’avion présidentiel. Ce crime était resté d’autant plus douloureusement gravé dans la mémoire polonaise que l’URSS l’avait nié pendant un demi-siècle, l’attribuant à l’Allemagne nazie. Même après que Mikhaïl Gorbatchev eut reconnu la réalité des faits, en 1990, il avait encore fallu vingt ans pour que la Russie fasse un geste de contrition en organisant mercredi dernier, sur les lieux de la tuerie une cérémonie à laquelle son Premier ministre, Vladimir Poutine, avait invité celui de la Pologne, Donald Tusk. A la tragédie de 1940 s’est ainsi ajoutée celle de 2010 dans une unité de lieu que le théâtre lui-même aurait trouvée invraisemblable, excessive, et qui a frappé de stupeur la Pologne entière, tétanisée depuis deux jours. C’est encore le temps du deuil, bien sûr, mais le plus inouï est que ce cycle sanglant ferme symboliquement une période. Quelque chose change si profondément en Pologne que personne, rigoureusement personne, n’a vu dans cet accident du au brouillard le complot russe, l’attentat, auquel tant de Polonais auraient immédiatement pensé il y a peu d’années encore. La Pologne est enfin devenue assez sure d’elle-même, de ses frontières et de sa sécurité, pour n’avoir pas cédé à la paranoïa et, toujours plus stupéfiant, cette droite et cette gauche qui se retrouvent privés de leurs candidats, amoindries, étaient l’une et l’autre d'ores-et-déjà en déclin. Dans les funérailles des jours à venir, on enterra aussi une droite nationaliste, étatiste, plutôt sociale, qui était allée chercher ses racines dans le traditionalisme de l’entre deux guerres et une gauche issue de l’ancien parti communiste, deux forces antagonistes, marquées par l’histoire et devenues profondément anachroniques dans la Pologne d’aujourd’hui, en plein boom économique, jeune, dynamique, urbaine et incroyablement moderne. Décapitée, ces deux forces laissent la place à une formation de centre-droit, très europhile et attrape-tout, modernisatrice et modérément libérale, la Plateforme civique, le parti qui gouvernait déjà la Pologne et lui donnera son prochain président. Dans le sang, deux Pologne se seront affirmées à Katyn, celle du communisme et celle d'aujourd'hui.

L'équipe

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.