C’est un haut-fonctionnaire du Département d’Etat qui parle, l’homme chargé de réfléchir sur les objectifs à long terme de la diplomatie américaine. Nous sommes le 4 décembre dernier et cet homme, Richard Haas, expose l’analyse qui va conduire le secrétaire d’Etat, Colin Powell, à annoncer aujourd’hui, à Washington, le lancement d’une « initiative de partenariat USA/Proche-Orient », projet, tournant stratégique, visant à faire une priorité américaine du développement de la démocratie dans le monde musulman. C’est un mea culpa que Richard Haas prononce, ce jour-là, au nom de l’Amérique. « Les Musulmans, dit-il, ne peuvent pas tenir les Etats-Unis pour responsables de leur manque de démocratie mais, ajoute-t-il aussitôt, les Etats-Unis jouent bien évidemment un large rôle sur la scène internationale et se sont parfois soustraits à l’examen du fonctionnement interne des pays musulmans au nom de l’intérêt qu’ils avaient à assurer la stabilité des approvisionnements pétroliers, à contenir l’expansionnisme de l’URSS, de l’Irak et de l’Iran, à prendre en compte les problèmes liés au conflit israélo-arabe, à faire face au communisme dans l’Orient asiatique et à obtenir la possibilité de créer des bases militaires ». En d’autres termes, au nom de leurs intérêts immédiats, les Etats-Unis ont sacrifié la défense de la démocratie dans le monde musulman et cette « exception démocratique » (l’expression est de Richard Haas) a fait manquer à l’Amérique, explique-t-il, « l’occasion d’aider ces pays à devenir plus stables, plus prospères, plus pacifiques et plus susceptibles de s’adapter aux pressions d’un monde globalisé ». Le propos est clair. L’extrémisme dans lequel tombe un partie des sociétés musulmanes est le fruit d’un ressentiment social que l’Amérique n’a rien fait, au contraire, pour prévenir mais cette analyse de Richers Haas, de la diplomatie américaine, ne reste pas allusive. « Comme nous l’avons durement appris, poursuit-il, de telles sociétés peuvent être le terreau d’extrémistes et de terroristes prenant l’Amérique pour cible parce qu’elle soutient les régimes sous lesquels ils vivent ». Conclusion : prudemment, en pleine conscience, je cite, de ce qu’« un zèle incontrôlé à rendre le monde meilleur pourrait le rendre pire », les Etats-Unis vont accorder leur soutien à une démocratisation du monde musulman « même si ceux auxquels le pouvoir reviendra ne choisissent pas des politiques à notre goût ». On verra. On verra ce que cette initiative peut donner et ce que les Etats-Unis voudront réellement faire au-delà des mots mais, dans cette prise de conscience au moins, il y a une lucidité nouvelle et importante. Il faut opposer la force aux terroristes, les frapper, démanteler leurs réseaux mais tout cela restera vain si l’on ne s’attaque pas en même temps aux causes du terrorisme, si l’on n’oppose pas la démocratie et la justice sociale à la violence fanatique. Il est rassurant que cela soit dit à Washington, qu’on n’y parle pas seulement de faire tomber Saddam Hussein mais aussi de ce qu’il faudrait faire après – après sa chute ou son désarmement.

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