Georges Bush et Jacques Chirac connaissent aujourd’hui par cœur la liste des membres du Conseil de sécurité, les cinq permanents, bien sûr, mais aussi les dix autres, le nom de leur Premier ministre, presque leur numéro de téléphone. L’Espagne et la Syrie, le Pakistan, le Mexique et le Chili, la Bulgarie, la Guinée, l’Angola, le Cameroun sont désormais devenus les pays les plus importants du monde, si ardemment courtisés, flattés, cajolés par les Présidents français et américains qu’on se demande si Georges Bush et Jacques Chirac ont encore le temps de faire autre chose. Hier, le Président de la République appelle l’un de ces Premiers ministres. « Justement, lui répond-il, je viens de dire à Georges Bush que nous ne pouvions pas nous contenter d’une majorité de voix pour voter la guerre mais qu’il faudrait pour cela l’unanimité ». Jacques Chirac ne contredit évidemment pas son interlocuteur. Il raccroche satisfait. Une croix de plus dans la bonne colonne. Faites maintenant savoir à tel autre que je souhaiterais lui parler dans l’après-midi. Nouveau coup de fil à un « cher ami » de plus et les diplomates français en poste aux Nations-Unies ne font rien d’autre, mais en direct, avec leurs collègues de ces pays décisifs auxquels ils remettent des « non-papers ». En langage onusien, un « non-papier » est un texte sur lequel un pays membre souhaite en faire réagir d’autres sans qu’il ait la valeur d’une proposition formelle. Les diplomates français font ainsi circuler le texte de la déclaration franco-germano-russe de lundi accompagné d’idées sur le renforcement des moyens dont disposent les inspecteurs. L’objectif est clair, pressant, urgent. Il s’agit qu’un maximum de pays se prononcent, de préférence publiquement, en faveur d’une poursuite des inspections, qu’ils le fassent avant que les Britanniques ne déposent un projet de résolution menant à la guerre, qu’ils n’aient ainsi pas à s’opposer aux Etats-Unis mais qu’ils le fassent pourtant en si grand nombre que cela décourage Washington d’aller risquer un vote. Les diplomates américains poussent, eux, dans l’autre sens. Ils voudraient faire apparaître dans les couloirs, dans les rumeurs, un fort courant en leur faveur afin que les hésitants se rallient à eux et qu’ils puissent aller au vote. Jamais sans doute il n’a régné une telle fébrilité aux Nations-Unies où le ralliement de la Chine au triangle européen a pris des airs de défaite pour Georges Bush. On n’en est pas là, loin de là, mais la « vieille Europe » mène, pour l’heure, onze à quatre, score hautement incertain mais tellement encourageant tout de même que Vladimir Poutine déclarait hier soir, sur TF1, qu’il ne voyait pas la nécessité d’un veto car la France, l’Allemagne et la Russie « seraient entendues ». Peut-être. Ce n’est plus impossible mais la certitude est que, quoi qu’il arrive, le monde de l’après-communisme a d’ores et déjà changé. Même si les Etats-Unis finissaient par l’emporter dans cette crise, leur prédominance ne va plus de soi. Dans cette bataille, l’idée du polycentrisme a marqué des points, pris une nouvelle crédibilité. Vladimir Poutine n’a pas tort d’estimer qu’il y a, là, « un premier apport à la mise en place du monde multipolaire ».

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