La fatigue, bien sûr. Il y a de longs mois qu’elle se lisait sur le visage du pape et dans sa démarche devenue fragile, mais cette fatigue n’était pas que la sienne. Elle était aussi, et sans doute avant tout, celle d’une Eglise deux fois millénaire que les schismes, les querelles théologiques, les guerres de religion et les luttes d’influence des grandes monarchies n’avaient jamais vraiment ébranlée mais qui n’en finit plus depuis deux siècles d’être défiée par une modernité avec laquelle elle ne sait pas comment et jusqu’où composer.

On pense évolution des mœurs, célibat des prêtres, divorce, libération homosexuelle, mais, non, là n’est pas le plus redoutable pour l’Eglise. Bien ou mal, difficilement ou pas, tout cela devrait pouvoir se gérer alors que le passage de l’ordre au mouvement, d’une société profondément immuable à l’accélération toujours plus grande de l’histoire, d’un monde connu dans lequel elle plongeait ses racines au perpétuel bouleversement de tout, essouffle et désarçonne une Eglise fondée sur le respect des traditions et de la hiérarchie.

L’Eglise était européenne mais le 20ième siècle l’était de moins en moins et le 21ième ne l’est plus. L’Eglise avait l’essentiel de ses fidèles dans la paysannerie mais l’exode rural, entamé au 19ième a déjà plusieurs fois modifié le paysage social. Dès 1891, la papauté avait du chercher, avec Rerum novarum, l’audacieuse encyclique de Léon XIII, à trouver un langage commun avec une nouvelle classe, le prolétariat que travaillait un socialisme athée. Elle n’y était pas parvenue que l’extension de la laïcité diminuait jusqu’à bientôt l’en priver son influence politique. Avec Vatican II, son grand concile, une incroyable révolution, elle a voulu rompre avec des temps révolus mais pour bien vite découvrir qu’elle avait, ce faisant, introduit le ver de la contestation en son sein et qu’il lui fallait désormais compter avec des théologies iconoclastes et l’autonomie croissante des églises nationales.

Puis vint Jean-Paul II, cette inébranlable force de la nature forgée par la résistance au communisme. Comme le Christ, il arpentait les routes et drainait les foules. Par son charisme et sa jeunesse, il fut un renouveau à lui seul mais son trop long affaiblissement a refermé une miraculeuse parenthèse et, à sa mort, l’Eglise avait à choisir entre ses deux legs. Elle pouvait soit creuser le sillon de ce retour identitaire aux dogmes et à l’intransigeance qu’avait incarné le pape polonais soit affirmer la critique du capitalisme sauvage qu’il avait entamée, dès l’effondrement soviétique, en martelant que l’économie était faite pour l’homme et non pas l’homme pour l’économie, en témoignant pour les plus pauvres dont il s’était fait l’avocat et auxquels il aimait tant se mêler.

Peut-être l’Eglise aurait-elle pu – et du – poursuivre ces deux voies en même temps mais Jean-Paul II lui avait donné le vertige. Elle a voulu reprendre son souffle avec un intellectuel conservateur, profond mais sans charisme, et depuis huit ans, on entendait beaucoup moins Rome sur l’injustice sociale que sur les dogmes. L’Eglise devenait irréelle. L’Eglise doit se réinventer, se rapprocher des plus pauvres et des continents où elle compte le plus. La tâche est immense et incertaine. Elle était trop grande, en effet, pour cet Européen fatigué, las des fracas et suranné.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.