On dit qu’à trop parler d’un otage on augmente sa valeur et prolonge sa détention. C’est peut-être vrai. Il parait que ce le fut dans le cas de Christian Chesnot et Georges Malbrunot mais comme il est absolument certain qu’à ne rien dire d’un otage on le laisse oublier, le passe, déjà, par profits et pertes et dispense les pouvoirs publics de vraiment se mobiliser en sa faveur, cette chronique est consacrée à l’extraordinaire journaliste qu’est Florence Aubenas, disparue, sans doute enlevée, mercredi dernier à Bagdad. Il m’est arrivé de la croiser, une fois à Belgrade, l’autre à Paris. J’ai la spontanéité de son rire dans l’oreille. J’ai vu la vivacité de son regard qui, sans cesse, saisit l’instant, discerne ces gestes, ces couleurs, tous ces petits riens qui, dans ses papiers, restitueront une atmosphère, la scène de l’événement. Je ne la connais pas plus que cela mais je n’ai jamais besoin d’aller à sa signature pour la reconnaître car, dès les premières lignes, elle vous transporte où elle était la veille, on est avec elle au cœur d’un fait divers ou du génocide rwandais, en Algérie, au Kosovo ou en Irak, découvrant ce qu’elle découvre, entendant ce qu’elle entend, voyant ce qu’elle voit, comprenant ce qu’elle sait si bien prendre d’un événement. Dans sa génération, beaucoup de journalistes sont fascinés par l’investigation. Ils croient qu’à traquer et dévoiler les scandales de la corruption, ils rendront le monde plus pur. C’est parfois vrai. Il est des silences qu’il faut rompre, des connivences à briser mais les « affaires » comme on dit ne sont que l’écume de l’injustice, le fruit et non la cause de dérèglements autrement plus graves que sont l’indifférence au malheur d’autrui, l’incapacité à reconnaître l’homme, son prochain, son semblable, sur d’autres terres, dans d’autres civilisations, d’autres quartiers que les siens. Dans ces débats sur la presse auxquels sont souvent conviés les journalistes, une question revient toujours, pleine de défiance. « Comment faîtes-vous, demande-t-on, pour écrire sur un pays qui, vingt-quatre heures plus tôt, vous était inconnu ? ». La question est légitime mais on le peut pourtant à la seule condition d’avoir, certes, un minimum de culture et de se faire surtout tout petit, de savoir écouter, percevoir ces sentiments universels que sont la peur, l’ambition, l’humiliation des uns, l’arrogance des autres, et de savoir restituer tel qu’on l’a ressenti, par le cœur et la plume, un moment des éternels et si semblables conflits humains, douleur ou bonheur, espoir ou désespoir. Cynisme du baroudeur et veste de photographe, il y a une mythologie du grand reporter mais Florence Aubenas n’y participe pas plus que les mirages de l’investigation ne l’ont attirée. Il n’est ni grands ni petits reporters. Il n’en est que de mauvais et de bons, ceux qui savent écouter et ceux qui croient savoir, les passeurs d’humanité, ceux qui traquent la complexité, et les autre, ceux qui ne savent compter que jusqu’à deux, deux camps, les bons, les méchants et la frontière des certitudes pour les distinguer. « Non, pas elle », me suis-je dit quand j’ai entendu la nouvelle. Pas elle parce qu’elle est rare.

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