« L’Europe est un succès économique, lisait-on, hier, dans la presse américaine, et ce succès montre que la social-démocratie fonctionne ». Même dans les colonnes du New York Times, le plus à gauche des grands quotidiens américains, même sous la signature de Paul Krugman, Prix Nobel d’économie et le plus à gauche des éditorialistes de ce journal, ce constat est si rare, tellement à contre-courant des idées reçues en Amérique, qu’il faut s’y arrêter. « Aux Américains qui l’ont visité : Paris a-t-il l’air pauvre et arriéré ? », demande Krugman. « Et Francfort ? Et Londres ? », ajoute-t-il, en expliquant que ce que l’œil voit, les statistiques le confirment puisque le Produit national brut par tête a pratiquement connu la même progression annuelle depuis 1980 dans l’Union européenne d’avant l’élargissement et aux Etats-Unis : 1,83% contre 1,95%. « Mais la technologie ? », poursuit-il. Il est vrai, répond-il, que l’Europe est passée à côté de la révolution de la technologie de l’information dans les années 90 mais « l’internet à haut débit est tout aussi répandu en Europe qu’aux Etats-Unis et il y est beaucoup plus rapide et bien meilleur marché ». « L’emploi, alors ? », continue-t-il, concédant que le taux de chômage est « substantiellement plus élevé » en Europe qu’aux Etats-Unis mais relevant aussitôt que le taux d’emploi y est pratiquement le même pour les 25-54 ans et que ce n’est pas « entièrement une mauvaise chose » que les plus jeunes et les plus vieux ne travaillent pas – d’autant moins que si les Européens travaillent moins d’heure, leur productivité horaire est semblable à celle des Américains. Conclusion du Prix Nobel : « Si une augmentation, même modeste, des impôts des plus riches et des allocations aux plus pauvres devait diminuer l’incitation à travailler, investir et innover, l’économie européenne serait aussi stagnante et déclinante qu’on le dit mais ce n’est pas le cas ». Merci, M. Krugman car, en polémiquant ainsi contre les Républicains qui dénoncent dans le projet de couverture médicale généralisée de Barack Obama une transformation de l’Amérique en une social-démocratie à l’européenne, il rend justice à ce modèle social européen que les Américains – pas complètement à tort – appellent « social-démocratie ». Il était temps que quelqu’un le fasse aux Etats-Unis, dans un grand journal, et d’autant plus que, si ce modèle est la couverture médicale pour tous, tous les hommages sont à lui rendre. Le problème, car problème il y a, est qu’il n’est pas de système parfait. Les défauts et la cruauté du tout marché à l’américaine sont connus et guère discutables, mais il n’en reste pas moins que le poids de la protection sociale et de la redistribution par l’impôt constituent, en Europe, un frein à l’innovation car, autant il est supportable pour des industries solidement installées, autant il ne l’est pas pour des entreprises qui se créent. C’est pour cela que la protection sociale est insidieusement réduite et menacée partout en Europe et qu’il faut la réinventer si l’on veut sauver ce principe tellement précieux, qui nous est tellement envié, de solidarité obligée entre les plus riches et les plus pauvres.

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