C’est une vraie crise qui dure et s’approfondit. Malgré la brutalité de la répression, malgré la fermeture des écoles et des universités, malgré les promesses gouvernementales de création d’emplois, non seulement la colère tunisienne dure depuis bientôt un mois mais elle a gagné, hier, un faubourg ouvrier de la capitale où de grandes violences ont éclaté. Partie des régions les plus pauvres du pays et d’une couche de la population, les jeunes diplômés sans emploi, elle a ainsi atteint la capitale et les cols bleus après s’être étendue à l’ensemble de la jeunesse, aux avocats, aux employés, aux enseignants, à toute la Tunisie en un mot qui, à l’heure des difficultés économiques, ne supporte plus le pouvoir sans partage d’une famille présidentielle corrompue. C’est une crise qui peut, bien sûr, être mâtée par la force mais, outre que ce n’est maintenant plus certain, son importance est grande parce qu’elle révèle la profondeur du malaise socio-politique qui sourd dans tout le Maghreb et qu’elle pourrait connaître des rebondissements dans l’Algérie voisine qui bougeait la semaine dernière et même au Maroc, pourtant moins instable. C’est tout un pan du monde arabe qui est aujourd’hui las des régimes qui l’ont dirigé depuis la décolonisation. Une aspiration au renouveau se fait entendre dans ces pays et, parce qu’ils sont de culture française et francophones, la France a, là, une responsabilité particulière. On peut juger décevante, ou choquante, la prudence de la France officielle mais, avant de la condamner, encore faut-il comprendre qu’aucun gouvernement et particulièrement pas celui d’une ancien puissance coloniale ne peut prendre fait et cause dans les affaires intérieures d’un autre pays sans risquer d’y aggraver les difficultés et sembler vouloir y tirer les ficelles. Le gouvernement français aurait certainement dû s’abstenir, ces dernières années, de tant d’embrassades au président Ben Ali mais il n’aurait pas aujourd’hui à tordre le bâton dans l’autre sens. Sa prudence a ses raisons mais la France ne se limite pas à la présidence de la République et au ministère des Affaires étrangères. La France, c’est aussi des syndicats, des partis, des Français d’origine maghrébine, des mouvements de jeunesse, une presse libre, un barreau, des associations de tout sorte, la liberté d’expression de la diversité démocratique, et c’est cette France-là qui peut et doit aujourd’hui donner de la voix. Elle le peut car aucune considération diplomatique ne l’en retient. Elle le doit parce que la corruption despotique qui a succédé en Tunisie au despotisme éclairé d’Habib Bourguiba, le président de l’indépendance, y a laissé peu de place à la constitution de partis d’alternance. Comme les populations et les oppositions algériennes et marocaines, les manifestants de la Tunisie révoltée se cherchent un modèle et c’est en se rangeant à leurs côtés que les Français peuvent leur montrer et faire aimer les valeurs et la force de la démocratie. Les Français doivent le faire pour les Tunisiens mais aussi pour eux-mêmes car le Maghreb est l’autre rive de ce lac intérieur qu’est la Méditerranée.

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