Guetta L’Amérique va faire entrer les frappes préventives dans sa doctrine militaire. Le Conseil de sécurité nationale, l’instance qui chapeaute, à la Maison-Blanche, la diplomatie, le département de la Défense et l’ensemble des agences de renseignement, travaille sur ce projet depuis les attentats du 11 septembre et, dès l’automne prochain, les Etats-Unis devraient disposer de forces « furtives » leur permettant d’aller détruire, sans crier gare, des stocks d’armes chimiques, bactériologiques ou nucléaires d’organisations terroristes ou d’Etats hostiles. A cette date, le monde sera vraiment sorti, militairement cette fois-ci, de la Guerre froide, d’une période dans laquelle la stratégie américaine reposait sur la dissuasion et le « containment », la limitation de la sphère d’influence soviétique aux lignes atteintes à la fin des années quarante. Dans cette période-là, l’entrée en guerre préventive des Etats-Unis était exclue mais la fin de l’équilibre de la terreur, la dissémination des armes de destruction de masse et l’apparition de nouveaux ennemis décidés à en faire usage change radicalement la donne. « La nature de l’ennemi a changé, déclarait lundi un haut-fonctionnaire américain au Washington Post, la nature de la menace aussi et la réponse doit donc changer ». Il y a là une logique. Les armées sont faites pour la guerre de demain, pas celle d’hier, mais le bouleversement qu’introduira ce changement de doctrine est simplement vertigineux. Jeudi dernier, déjà, Donald Rumsfeld, le secrétaire américain à la Défense, expliquait devant le sommet de l’Otan que l’Alliance atlantique ne pourrait plus attendre de posséder des « preuves absolues » avant d’agir contre des groupes ou des pays susceptibles de la menacer. Le secrétaire-général de l’Otan, le britannique Georges Robertson, avait fraîchement accueilli cette déclaration mais on voit maintenant que Donald Rumsfeld ne faisait là que développer les propos de Georges Bush contre « l’axe du mal » et la nécessité de ne pas laisser l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord développer leurs arsenaux. L’Irak est, depuis, resté seul dans la ligne de mire. L’Irak est plus que jamais visé mais, au-delà même du problème posé par Saddam Hussein, le monde entre ainsi dans une ère où les Etats-Unis pourraient identifier seuls un ennemi et aller tuer dans l’œuf la menace qu’il représenterait sans rien demander à personne. Les expressions de « gendarme du monde » et « d’hyperpuissance » prendraient alors tout leur sens, un sens très concret qui laisserait aux Etats-Unis un complet monopole politique et militaire sur l’ordre mondial. C’est du jamais vu, un scénario de science-fiction politique, à la hauteur, il est vrai, des projets d’attentat à la bombe sale que le FBI viendrait de déjouer, à la hauteur de menaces nouvelles et terrifiantes, mais un facteur aussi de déséquilibre international plus qu’extrêmement préoccupant. Les Etats-Unis se donnent les moyens de ne plus avoir de comptes à rendre à personne. Ce genre de situation porte en lui l’ivresse. Le monde devient inquiétant – comme rarement.

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