Commentant à chaud, samedi, le suicide par pendaison de 3 de ses 480 prisonniers, le contre-amiral Harris, commandant de la base de Guantanamo, a eu ces mots. « Il sont rusés, créatifs, résolus, n’ont aucune considération pour la vie, la notre ou la leur », a-t-il dit avant d’ajouter : « Je ne crois pas qu’il s’agisse d’un acte de désespoir mais d’un acte de guerre asymétrique contre nous ». L’expression de « guerre asymétrique » désigne généralement une guerre dans laquelle on emploie des moyens différents de ceux de son adversaire, déloyaux et difficiles à contrer. Ce peut être, par exemple, le terrorisme répondant à une armée régulière mais le suicide, non pas l’attentat-suicide mais le suicide, peut-il vraiment être considéré comme relevant d’une guerre, fut-elle asymétrique ? C’est apparemment l’avis de Melle Colleen Graffy, vice secrétaire d’Etat adjointe pour les Affaires publiques qui déclarait, ce week-end, à la BBC : « C’est une bonne opération de relations publiques, une tactique, précisait-elle, visant à servir la cause djihadiste ». En un mot comme en cent, ces suicides seraient une preuve de culpabilité. Si ces détenus, deux Saoudiens et un Yéménite, se sont donnés la mort, disent en substance ces responsables américains, c’est qu’ils appartenaient bien à la mouvance Al-Qaïda. Peut-être. Peut-être faisaient-ils effectivement partie de cette mouvance mais, outre qu’on ne saura jamais ni si c’était le cas ni s’il y avait des crimes précis à leur reprocher puisque aucune instruction n’avait été ouverte contre eux, ces hommes avaient tous une trop claire raison d’attenter à leurs jours. Nous sommes au printemps 2006. La plupart des détenus de Guantanamo ont été arrêtés en Afghanistan à l’automne 2001, il y aura bientôt cinq ans. Il aura fallu attendre la fin 2003 pour qu’un juge fédéral leur reconnaisse, contre la Maison-Blanche, le droit à un avocat, le premier des droits en Etat de droit. Pour eux, les Etats-Unis ont tout simplement réinventé les oubliettes car la plus puissante des démocraties du monde refuse de leur reconnaître le statut de prisonniers de guerre au motif qu’ils n’appartiennent pas à une armée régulière. Ce sont des « ennemis combattants », a-t-on décrété à Washington où l’on a inventé cette définition qui n’a rien d’une catégorie juridique. Ce sont « des tueurs parmi les plus entraînés et les plus féroces de la planète », disait le secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld en 2002 mais, sur ces quelques 760 « ennemis combattants » qui sont passés par Guantanamo seuls 10 ont été inculpés et aucun n’a encore été jugé. Guantanamo est un centre de détention illégale, une absolue violation des lois américaines et du droit international, un inqualifiable scandale que Tony Blair qualifie « d’anomalie » et dont un autre allié des Etats-Unis dans la guerre d’Irak, le Premier ministre danois, réclame la fermeture comme le font l’Onu, l’Europe et toutes les organisations de défense des droits de l’homme. Sans même parler des allégations de torture, il y a une évidente raison de se suicider à Guantanamo – le désespoir qu’y créent l’absence de recours et de terme à cette détention.

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