Ce Premier ministre a choisi sa base contre son pays. En faisant évacuer, hier, la place Taksim, en répondant par la force à cette révolte pacifique des jeunes générations qui rejettent massivement son autoritarisme et son puritanisme, Recep Erdogan a préféré le risque d’accentuer la division de la Turquie à celui de décevoir le courant le plus dur de son parti, l’AKP, qu’il avait porté au pouvoir il y a treize ans et constamment fait réélire depuis.

Ce qu’il a voulu, c’est dire à ce parti issu de l’islamisme et devenu la première force politique du pays après avoir accepté les règles démocratiques, qu’il en était le seul patron et que le débat n’avait pas place dans ses rangs puisqu’il était là pour décider. C’était une nécessité pour lui, une urgence même, car sitôt qu’il était parti, lundi dernier, pour une tournée au Maghreb, d’autres voix que la sienne s’était fait entendre au sein de l’AKP.

Relayé par un vice-Premier ministre, le président de la République, Abdullah Gül, avait alors regretté les brutalités policières, tendu la main aux protestataires que Recep Erdogan traite, lui, de « terroristes » et rappelé que le droit de manifester était inséparable de la démocratie. Aussi subtil et policé que le Premier ministre est carré, le président de la République avait alors voulu préserver le consensus national que les islamo-conservateurs ont su créer au fil des ans en s’alliant aux milieux patronaux, en renvoyant l’armée dans ses casernes, en assurant par là une stabilité politique qui a permis la forte croissance de l’économie turque et en introduisant, surtout, les réformes démocratiques sans lesquelles la candidature de la Turquie à l’Union européenne n’aurait aucune chance d’aboutir.

C’est grâce à ce positionnement politique que l’AKP avait su élargir sa base électorale. Les anciens islamistes étaient en train de vraiment devenir un grand parti conservateur de plus en plus comparable aux partis démocrates-chrétiens européens. Cette ligne convenait parfaitement à beaucoup de leurs cadres qui sont avant tout attachés à leurs postes et à la bonne marche des affaires mais Recep Erdogan a, lui, une tout autre vision de l’islamo-conservatisme. Ce n’est pas qu’il voudrait toujours instaurer une théocratie ou marcher vers une dictature personnelle. Non, ce n’est pas là son ambition mais il voudrait, en revanche, instaurer et incarner un régime présidentiel fort en Turquie, la ré-islamiser, y faire régner l’ordre moral et en refaire ce cœur du monde musulman qu’elle avait été du temps de l’Empire ottoman.

Il y a deux lignes au sein de l’AKP. C’est en poussant trop loin la sienne et restreignant, tout dernièrement, la consommation d’alcool, que Recep Erdogan avait suscité ces manifestations et c’est beaucoup moins la contestation de rue que son propre parti qu’il a voulu reprendre en mains hier en faisant parler la force. Cela lui permet, dans l’immédiat, de réaffirmer son autorité sur l’AKP mais les milieux d’affaires n’aiment guère cette tension politique qui les inquiète et les classes moyennes urbaines ne veulent pas qu’on leur impose un style de vie qui n’est pas du tout le leur. Un consensus politique se brise en Turquie et Recep Erdogan aura maintenant beaucoup de mal à le reconstruire.

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