Son nom était un programme et ce programme n’est plus loin de se réaliser. Le groupe jihadiste qui vient de prendre le contrôle, avant-hier, de la deuxième ville d’Irak, Mossoul, qui étend maintenant son emprise sur tout le nord de l’Irak sunnite et pourrait bientôt priver Bagdad d’électricité s’appelle l’Etat islamique en Irak et au Levant .

Ce mot de « Levant » désigne là la Syrie en guerre où ce groupe qui avait scissionné d’al Qaëda il y a à peine plus d’un an est rapidement devenu une incontournable force. L’Etat islamique contrôle aujourd’hui toute une partie de la Syrie et notamment les régions frontalières de l’Irak. Avec la prise de Mossoul, c’est son objectif déclaré qui prend ainsi forme, la constitution d’un Etat ou, du moins, d’un territoire de fait englobant, par-dessus la frontière, des morceaux entiers de l’Irak et de la Syrie.

C’est la carte du Proche-Orient qui se redessine. Ce sont les frontières établies par les empires britannique et français aux lendemains de la Première guerre mondiale, des frontières profondément artificielles, qui sont gravement ébranlées et, pour comprendre cette situation, il faut remonter aux deux événements fondamentaux que sont l’invasion de l’Irak par les Etats-Unis en 2003 et les printemps arabes de 2011.

Lorsque leurs troupes pénètrent à Bagdad, les Etats-Unis écartent systématiquement la minorité sunnite de toute responsabilité au motif que Saddam Hussein en était issu et que c’était sur elle qu’il s’appuyait, contre la majorité chiite et la minorité kurde. Les sunnites sont en particulier chassés de l’armée dans ce qui restera un summum du crétinisme politique car ces soldats et officiers désormais au chômage vont naturellement retourner leurs armes et leur savoir-faire contre les Américains et les chiites. C’est pour cette raison que l’Irak a plongé dans le chaos, dans une guerre civile entre les branches chiite et sunnite de l’islam qui n’a jamais cessé depuis et qui redouble aujourd’hui car l’actuel Premier ministre chiite ne fait rien, et bien au contraire, pour l’apaiser.

Dès les premières années de l’intervention américaine, cela aura de grandes répercussions en Syrie où des dizaines de milliers de sunnites irakiens trouvent refuge, dans une Syrie majoritairement sunnite comme eux mais dont les dirigeants, le clan de Bachar al-Assad, sont des alaouites, une branche du chiisme. Quand éclatent les révolutions arabes et que les sunnites de Syrie, quelques 60% de la population, descendent dans les rues pour exiger la démocratie, les sunnites irakiens se sentent donc naturellement solidaires de leur lutte.

Tout comme l’Iran chiite soutient le pouvoir chiite à Damas, les sunnites irakiens soutiennent les sunnites syriens et dans la mesure où les Démocraties ne font rien pour contraindre Bachar al-Assad à un compromis, ce sont ces sunnites irakiens, radicalisés, fanatisés par leur guerre contre les chiites de leur pays, qui prennent le dessus dans l’insurrection syrienne et marginalisent les laïcs.

Politiquement parlant, c’est l’aveuglement des Démocraties qui a fait de l’Etat islamique la force qu’il est devenu et dont les succès menacent maintenant de plonger toute la région dans une longue, très longue guerre de religion.

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