Il se peut que ça ne dure pas. Un changement de majorité, l’année prochaine, à Washington, de vraies difficultés à Bagdad pourraient bientôt modifier cette nouvelle donne mais, pour l’heure, l’Amérique joue cavalier seul, ignorant l’Onu et même l’Otan, réduisant la concertation internationale à un simple et catégorique « Qui m’aime me suive ! ». On l’a vu, vendredi dernier, lorsque les Etats-Unis ont présenté au Conseil de sécurité un projet de résolution qui légitimerait inconditionnellement leur action, passée, présente et future en Irak. On l’avait vu, la veille, quand ils ont réuni, à Londres, les pays, et eux seuls, avec lesquels ils comptent mettre sur pieds une force de stabilisation pour gérer l'après-guerre irakien. On l’avait lu, l’année dernière, lorsque les Américains ont publié leur nouvelle doctrine de Défense, guerres préventives et coalitions sur mesures. On l’avait également constaté, après le 11 septembre, dans ce moment capital où les Etats-Unis agressés ont refusé l’offre de soutien que leur avait immédiatement faite leurs alliés de l’Otan. Les Etats-Unis, c’est clair, ne veulent plus d’alliés, de partenaires égaux, mais seulement des supplétifs. Ils ne veulent plus négocier quoi que ce soit avec qui ce soit dans quelque enceinte internationale que ce soit. Ils ne veulent plus que mener leur politique comme bon leur semble et dans la mesure où ils ont tous les moyens militaires de s’y essayer sans qu’aucune puissance ne puisse leur faire contrepoids une difficile question se pose à la France - que faire ? Avant, on savait. Tant que les Etats-Unis faisaient encore mine de respecter le cadre onusien et les principes de sécurité collective, la France pouvait défendre ses propres idées devant les Nations-Unies et, le cas échéant, comme dans l’avant-guerre irakien, mobiliser ses énergies pour rallier à ses thèses une majorité de membres de l’Onu mais aujourd’hui ? Aujourd’hui qu’il ne s’agit plus de majorités politiques mais de rapport de forces militaire, non plus de consensus international mais de droit du plus fort, la France ne peut plus faire qu’entreprendre de renverser ou équilibrer ce rapport de forces, de jeter, en d’autres mots, les bases d’une Europe puissance, unie et démocratique, à même de s’affirmer sur la scène internationale. Ce choix est tellement évident que Jacques Chirac l’a fait, tout comme les socialistes français. Naguère plutôt tièdes sur l’intégration politique de l’Europe, le Président et l’opposition en ont maintenant fait leur priorité, un véritable credo, mais la tâche est de si longue haleine, il faudra tant de temps pour amener à cette idée un nombre suffisant d’Etats de l’Union, qu’il faut lancer dès maintenant cette bataille politique, s’adresser, sans plus attendre, par-dessus les gouvernements du moment, aux opinions européennes. La carte de la France, une carte à vingt ou vingt-cinq ans, c’est de s’identifier au combat pour un pouvoir européen procédant de l’électorat européen, de se faire, avec l’Allemagne, l’avant-garde et le chantre de l’Europe politique pour devenir, un jour, celle qui aura fait l’Europe de demain. Si la France peut avoir un projet, c’est celui-là mais Jacques Chirac tarde à le manifester. Il manque à la France un manifeste, un drapeau politique.

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