Il y a quelque chose de sismique dans le fiasco irakien des Etats-Unis. Pour ce qui est du Proche-Orient, on le sait. Cette guerre a plongé une région, économiquement vitale pour le monde, dans un chaos dont on ne voit que les premiers effets. Pour ce qui est des Etats-Unis eux-mêmes, on ne sait pas encore mais, outre que leur prestige politique et moral est durablement atteint, ce revers stratégique pourrait bien accélérer leur réorientation vers le Pacifique, vers cette Chine dont, non sans raisons, le marché comme la taille les fascinent. Tout change dans le monde, les cartes se rebattent, mais c’est en Europe que les choses vont le plus vite. Il y a un an, l’Amérique y semblait puissante, appuyée par des alliés de poids dont l’opposition à la FrancAllemagne divisait l’Union. Les mois ont passé. Le parti de José Maria Aznar a perdu les élections et l’Espagne a changé de priorité, hier les Etats-Unis, désormais l’Europe. Ce basculement a précipité la montée des doutes en Pologne. On s’interroge, maintenant, à Varsovie sur ce choix identitaire qui avait poussé la Pologne à suivre Georges Bush en tout, sans la moindre réserve et, depuis l’affaire des tortures, le vent commence à tourner à Londres. Ce n’est pas seulement que Tony Blair y soit sur la sellette, emporté par une telle chute de popularité que s’il conduisait, demain, les Travaillistes aux élections, les conservateurs les remporteraient. C’est aussi que ce Premier ministre en difficultés s’est résolu à tenter de reprendre la main en se faisant le chantre de l’Europe. Tout se passe comme si ce tête-à-queue, cette réorientation stratégique vers l’Union était, à la fois, sa seule porte de sortie politique et l’alternative pour une Grande-Bretagne jusqu’à présent ancrée à la puissance américaine. C’est un tel changement qu’on peine, aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe, à en voir l’ampleur mais il suffit de lire la presse britannique pour en prendre la mesure. Lundi soir, c’était Peter Oborne, journaliste de renom, qui écrivait dans, l’Evening Standart, que « Jacques Chirac avait raison sur l’Irak », que « l’Amérique était devenue un Etat-voyou » et qu’il était « temps de se demander si l’ambition française d’une capacité militaire et diplomatique séparée capable de poser un défi aux Etats-Unis n’était pas également juste ». On a déjà cité ces phrases, hier, dans cette chronique. Elles sont inouïes mais il faut en ajouter une, sur laquelle le Financial Times vient de sembler rebondir. « Il est temps, concluait Peter Oborne, de nous demander si nous devons rompre maintenant notre alliance avec les Etats-Unis avant qu’elle ne nous brise » et le FT enchaînait, mardi, sous la plume de Philip Stephens, en écrivant : « Le futur de Tony Blair dépend maintenant de savoir s’il peut se libérer de M. Bush ». Suivait un conseil, un seul mais clair - se rapprocher de Jacques Chirac et mettre tout le poids de la Grande-Bretagne derrière « l’idée française » d’une conférence internationale sur l’Irak. Le quotidien des affaires semblait si sûr que cela se ferait qu’il terminait sur ces mots : « Ce pourrait être le moment où Georges Bush devrait prendre garde à son plus proche allié » - se méfier, autrement dit, d’un retournement d’alliance de Tony Blair.

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