Dans le secteur d’Etat, il gagnait l’équivalent de 25 euros par mois. Cela suffit, mais à peine, pour ne pas mourir de faim à Cuba et il a donc, un jour, décidé de se faire colporteur en culottes, bimbeloterie et vêtements d’enfant.

Il les rachète à un copain qui a épousé une centre-américaine et sait se débrouiller pour les rapporter de là-bas. Il a maintenant un réseau de clients sur son portable, les avertit des arrivages, livre à domicile et ses revenus ont vite décuplé. Cet homme est un bienheureux mais la normalisation avec les Etats-Unis l’inquiète autant qu’elle le réjouit. Oui, c’est bien, dit-il parce que je n’en peux plus de vivre dans une prison, sans possibilité de sortir, sans accès à internet, loin de tout, parce que j’en ai assez des queues, des pénuries, de cette île sans poissons car on ne laisse pas les pêcheurs s’éloigner des côtes mais vous vous rendez compte de ce qui va se passer maintenant ?

« Dîtes moi… » Eh bien, répond-il, les prix vont augmenter, les protections sociales disparaître, les pauvres n’auront plus qu’à crever et ce sera l’émeute, je vous le dis, le sang, car ils ne se laisseront pas faire. Ce qu’il ne dit pas est que ce serait aussi la fin de son petit commerce, de cette vie qu’il s’est construite sous ce régime qu’il rejette mais auquel il reconnaît pourtant le mérite d’avoir éduqué le pays, de lui avoir offert des soins médicaux de bon niveau, d’assure la sécurité des rues et d’avoir défendu - il le dit très fièrement - l’indépendance nationale, contre les Etats-Unis bien sûr.

Cuba est une immense contradiction. Prenons maintenant ce fonctionnaire communiste. Oui, dit-il, dès que l’ouverture deviendra effective, les inégalités vont se développer et la misère avec elles, mais quoi ? Il faut bien en passer par là, dit-il, car tous ces gens qui attendent tout d’en haut, de l’Etat, et ne savent plus ni travailler ni entreprendre, il faut bien les obliger à prendre leurs responsabilités, non ? Et puis, l’Amérique, poursuit-il, quel peuple, quelle culture, quels succès !

Ce thatchérien qui s’ignore parait également américanophile mais il suffit de le lui faire remarquer pour qu’il éructe contre les Etats-Unis, leurs méfaits, leur impérialisme. « Attendez… Je ne comprends plus… » - Mais c’est que je fais la différence, répond-il, entre le peuple américain et ses dirigeants.

Elémentaire, mon cher Watson mais, entendant rapporter cette conversation, un intellectuel suffoque d’indignation : « L’assistanat ? Mais oui, bien sûr, l’assistanat, mais qui l’a créé ? C’est eux, pour assurer leur contrôle de la population qu’ils vont maintenant plonger dans la misère, en se partageant le gâteau avec les Américains. Il y a des gens honnêtes, dans ce régime, si, si, croyez-moi, mais le drame est que sont de vieux staliniens qui ne comprennent rien à rien et qu’on ne va pas regretter mais les autres.. Rien que leur avenir et le fric et Raul - Raul Castro - ne veut que limiter les dégâts. Il se tait et ajoute : ce sera un moment à passer, avant une nouvelle révolution.

Le colporteur rêve d’Europe, le fonctionnaire communiste de compétitivité américaine. L’intello ne sait plus et Cuba attend l’Amérique, avec haine et fascination, espoir et panique.

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