C’est le dernier signe en date du changement de donne suscité par la crise financière. Dans une lettre adressée à la Commission européenne, le président français, la chancelière allemande et les Premiers ministres grec et luxembourgeois lui ont demandé, hier, d’ouvrir une « enquête » sur « l’impact des CDS sur les obligations des Etats européens ». Ce n'est pas d'une totale limpidité, mais décryptons. Les « CDS », ce sont ces contrats d’assurance que les organismes financiers prennent aujourd’hui sur les prêts qu’ils font à des Etats ou de grandes entreprises. Les « obligations des Etats », ce sont les emprunts qu’ils font pour financer leurs déficits. Jusqu’au milieu des années 90, ces CDS n’existaient pratiquement pas mais non seulement ces contrats d’assurance sont maintenant devenus une quasi règle mais leur multiplication a fait naître un nouveau type de spéculation, particulièrement pernicieux. Premier problème, le montant de ces primes dépend naturellement de l’estimation du risque pris. Moins les finances d’un Etat paraissent solides, plus les primes sont élevées et, plus les primes montent, plus la confiance dans l’Etat emprunteur décroît dans un cercle totalement vicieux car plus cette confiance recule, plus les primes des CDS augmentent, plus les taux auxquels les Etats empruntent s’envolent et plus ces Etats s’affaiblissent. C’est le cercle infernal dans lequel la Grèce est tombée suite au déséquilibre de ses comptes et, second problème, ces CDS sont eux-mêmes devenus un produit financier, un « produit dérivé » qui s’achète et se vend, dans des anticipations de hausse ou de baisse, dans ce jeu des espoirs de gain qui, comme à la Bourse, s’appelle la spéculation. Ces contrats d’assurance qui pèsent tant sur les capacités d’emprunt des Etats pèsent ainsi doublement puisque leur valeur en est venue à beaucoup plus dépendre des anticipations des marchés que de la solvabilité de tel ou tel pays. Ce serait à peine forcer le trait que de dire que bien des Etats sont devenus, par là, de simples produits sur lesquels les investisseurs jouent, comme sur le cours d’une action ou les valeurs de l’or, du riz ou de tout autre matière première. C’est contre cette dérive que Nicolas Sarkozy, Angela Merkel, Georges Papandréou et Jean-Claude Juncker, qui est aussi président de l’eurogroupe, de la zone euro, appellent l’Union à prendre des mesures d’encadrement dans ce qui est une déclaration de guerre aux marchés. Européens en tête et France et Allemagne en tête des Européens, depuis l’automne 2008, les Etats sont bel et bien en guerre contre la dérive des marchés financiers et leur toute puissance non pas parce que Nicolas Sarkozy ou Angela Merkel, d’anciens libéraux convaincus, seraient devenus anticapitalistes – ce n’est pas du tout le cas – mais parce que les Etats sont maintenant menacés par la folie des marchés, comme on le voit avec les dangers de la crise grecque. Le krach de Wall Street a sonné l’alarme et, mois après mois, il change la donne qui s’était créée, depuis le milieu des années 70, avec le triomphe des idées libérales. Une nouvelle période s’est ouverte, encore incertaine puisqu’elle naît à peine et que son équilibre se cherche toujours dans les brumes d’un petit matin.

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