Frou-frou des soutanes et ceintures rouges sur la place St-Pierre, c’est évidemment un beau spectacle. L’élection d’un nouveau pape a tout autant d’attrait et beaucoup plus d’allure encore qu’un mariage princier ou une naissance royale mais ce n’est pourtant pas que le plaisir des yeux qui braque aujourd’hui les regards sur la chapelle Sixtine.

Avec un milliard deux cent millions de fidèles, l’Eglise catholique est la première du monde car, si les musulmans sont plus nombreux que les catholiques, ils sont divisés entre branches ennemies alors que le catholicisme est une unité, soumise à l’autorité d’un seul et même clergé dont la cohésion est autrement plus forte que les divergences internes. Cette Eglise est une puissance temporelle qui est si partout présente sur les cinq continents qu’on estime à juste titre qu’il n’y a pas d’Etat mieux renseigné que le Vatican sur l’état du monde.

Non seulement il n’y a pas un point de la carte dont cette Eglise soit absente mais elle a ses antennes dans les milieux syndicaux et patronaux, chez les agriculteurs et les banquiers, les étudiants et les retraités, dans les partis politiques de droite comme de gauche. On la dit en crise et elle l’est dramatiquement en Europe mais draine les foules dans de nombreux pays d’Asie, progresse spectaculairement en Afrique et bat en brèche la domination protestante aux Etats-Unis. Elle compte en un mot, et beaucoup, sur l’échiquier politique international et, malgré tous ses péchés, ses vanités et de stupéfiants archaïsmes, elle continue de porter un message essentiel, celui du Christ.

Bien plus qu’un beau spectacle, c’est donc le devenir, l’influence et l’action de la seule institution véritablement universelle qui se jouera dans le huis-clos des cardinaux. Première hypothèse, avec son nouveau pape, l’Eglise pourrait vouloir remettre l’accent sur l’un des deux legs de Jean-Paul II, la dénonciation du capitalisme sauvage et de la primauté du profit. Si tel était le résultat du conclave, le catholicisme heurterait bien des intérêts et se heurterait à eux. Ce ne serait pas la voie la plus facile mais elle lui permettrait de retrouver une actualité en redonnant une vigueur contemporaine à son message, de rencontrer le même écho que l’islam et ses appels à la dignité, de redevenir la force de subversion pacifique que le christianisme avait incarnée à ses débuts.

C’est cela qu’avait visé Jean-Paul II dès l’effondrement du communisme mais l’Eglise pourrait tout aussi bien cultiver l’autre legs du pape polonais, le repli identitaire sur le respect des dogmes, celui qu’avait privilégie Benoît XVI avant de finalement renoncer à sa charge. Ce serait un risque en Europe mais pas forcément ailleurs et le conclave pourrait préférer ce risque à celui d’ébranler l’institution en faisant trop tanguer la barque.

C’est le grand dilemme des cardinaux, le plus fondamental, mais il y a aussi celui du continent dont viendra l’élu. Africain, asiatique ou latino-américain, il incarnerait la montée en puissance de ce qui n’est plus le tiers-monde mais il n’est pas encore prouvé que l’Eglise soit déjà prête à prendre acte du recul relatif de l’Europe, de sa terre d’élection qui l’a façonnée tout autant qu’elle l’a façonnée. L’enjeu du conclave est à la fois politique et géopolitique.

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