Il y en avait trois cents samedi. Dimanche, leur nombre avait triplé. Hier, c’est deux mille étudiants qui manifestaient devant l’Université de Téhéran et cette contestation va se développer car la tension monte en Iran. Vingt-trois ans après la proclamation de la République islamique, le régime est en crise, déchiré entre partisans d’une laïcisation et défenseurs de la théocratie, entre un parti de l’ordre qui dispose de la force et un parti du mouvement soutenu par les deux tiers de la population. C’est une condamnation à mort qui enflamme l’Université. Mercredi, un tribunal régional d’Hamédan condamnait à la peine capitale un intellectuel, Hachem Aghajari, coupable d’avoir plaidé pour « un protestantisme de l’Islam ». Cet homme avait, autrement dit, défendu une idée déjà forte en Iran et qui se répand dans les couches les plus éclairées du monde musulman, celle d’un aggiornamento de l’Islam, de sa sécularisation, d’une différence entre loi civile et loi religieuse, d’une séparation de l’Eglise et de l’Etat. « Protestantisme », veut dire, là, fin de l’immixtion du clergé dans la vie politique et la condamnation d’Hachem Aghajari a d’autant plus fait scandale qu’il est un héros de la révolution islamiste, mutilé de la guerre contre l’Irak et qu’il est connu comme l’un des proches de Mohammad Khatami, le réformateur triomphalement élu à la Présidence de la République en 1997 et réélu depuis. A travers cet intellectuel, c’est l’élu du suffrage universel, le Président de la République, que l’appareil judiciaire a condamné car Mohammad Khatami vient d’engager un bras de fer avec le régime dont il est pourtant issu. Craignant que le blocage de ses propositions de réforme ne fasse basculer le pays dans les troubles et la guerre civile, il a fait adopter, la semaine dernière, par la majorité réformatrice du Parlement des projets de loi restreignant le droit de veto des instances religieuses sur le pouvoir politique. Le président de la République tente de rogner les griffes de ces instances. Il veut les priver de leur mainmise sur la magistrature et du droit de sélectionner les candidatures aux élections. Les instances cléricales, bien sûr, ne veulent pas se laisser faire et pour que ces lois entrent en vigueur, il faut qu’elles les acceptent. C’est le pouvoir religieux contre le suffrage universel, le tout puissant clergé conservateur contre la démocratie, et les deux pouvoirs de la République islamique, les deux légalités, sont en collision frontale. L’enjeu est clair, la survie de la théocratie. Religieux et élus, comme d’habitude, chercheront un compromis mais ce sera difficile. Les religieux se sentent acculés et menacent de recourir aux forces armées qu’ils contrôlent. Les élus sont en passe de ne plus contrôler la rue qui leur est favorable et dont la colère gronde à l’Université. La situation et d’autant plus explosive qu’une large partie du clergé soutient les réformateurs et que les deux tiers des Iraniens ont moins de trente ans. Au moment où Saddam Hussein chancelle, alors même que d’ex-islamistes arrivent au pouvoir en Turquie, l’islamisme implose dans son berceau, en Iran.

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