Les accusés ne manqueront pas. Etats-Unis en tête, toutes les forces et tous les dogmes qui définissent aujourd’hui l’économie mondiale seront en procès à ce Forum social européen qui s’ouvre ce matin en Ile-de-France mais pourquoi le projet de Constitution européenne y sera-t-il vilipendé au même titre que la primauté des marchés ou la dilapidation des ressources naturelles ? La réponse serait que ce projet va faire de la concurrence un principe constitutionnel de l’Europe. C’est vrai. L’article 3, paragraphe 2, du Titre 1 de ce texte dispose en effet que l’Union « offre un marché unique où la concurrence est libre et non faussée ». C’est une victoire des libéraux qui veulent interdire tout monopole, les monopoles d’Etat entre autres, et toute forme de subvention publique à quelque activité économique que ce soit car seul doit subsister, à leurs yeux, ce qui est rentable, générateur, disent-ils, de profits mais aussi d’emplois et de renouveau. Souhaitable en elle-même, cette « concurrence libre et non faussée » peut ainsi devenir, c’est exact, une arme brandie contre les services publics mais ce danger est-il pour autant une raison de refuser cette Constitution ? Non, ni de près ni de loin. Non, d’abord, car la concurrence n’est pas le seul principe économique introduit dans ce texte, fruit d’un compromis entre les diverses forces politiques de l’Union. Ce même article 3, paragraphe 3 maintenant, dispose également, et tout aussi clairement, que l’Union « œuvre pour le développement durable de l’Europe fondé sur une économie sociale de marché qui tend au plein emploi, au progrès social et à un niveau élevé de protection et d’amélioration de la qualité de l’environnement. Elle combat, ajoute ce paragraphe, l’exclusion et promeut la justice et la protection sociale, la solidarité entre les générations ». L’« économie sociale de marché », c’est l’épouvantail des libéraux, ce modèle européen dans lequel l’Etat, instrument de la volonté populaire, arbitre entre les intérêts du Capital et les intérêts du Travail. La « solidarité entre les générations », c’est le nom de code des retraites par répartition. La « protection sociale », chacun le sait, ce sont les caisses d’assurance maladie, les indemnités de chômage ou les allocations d’invalidité. Prétendre que ce projet constitutionnalise le libéralisme est en conséquence un simple mensonge. La vérité est qu’on trouve dans cet Article 3 tout ce sur quoi ni les libéraux, d’un côté, ni les sociaux-démocrates et les démocrates-chrétiens, de l’autre, ne voulaient pas céder et, dans la pratique, tout cela sera comme toujours, affaire de rapports de force politiques et sociaux, le contenu de la protection sociale comme celui de la concurrence. Tout dépendra de qui gouvernera l’Europe et cette Constitution représente, à cet égard, une formidable percée car elle permettra à la majorité élue au Parlement européen de désigner le Président de la Commission. A terme, cette Loi fondamentale va faire de l’Europe une démocratie parlementaire et c’est pour cela, pour se faire élire aux commandes de l’Union et pouvoir contrebalancer le Tout-marché, que ce Forum social et toutes les forces de gauche devraient au contraire défendre ce texte. Tout le reste n’est que cécité.

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