C’est l’incident, pas très diplomatique, dont tous les journaux hispanophones sont pleins depuis hier. Les dirigeants d’Amérique latine, d’Espagne et du Portugal étaient réunis, à la fin de la semaine dernière, à Santiago du Chili, pour le XVII° sommet ibéro-américain. Dès vendredi, Hugo Chavez, le Président vénézuelien, avait fait monter la tension en traitant de « fasciste » l’ancien Président du gouvernement espagnol, le conservateur José Maria Aznar, auquel il reproche d’avoir soutenu le coup d’Etat ourdi contre lui au printemps 2002. Ces attaques avaient aussitôt suscité les protestations de l’actuel dirigeant espagnol, le socialiste José Luis Zapatero qui avait demandé plus de respect pour son prédécesseur, démocratiquement élu, avait-il rappelé. Les choses, pensait-on, en resteraient là mais, samedi, Hugo Chavez est reparti à l’attaque, invectivant les entreprises espagnoles présentes en Amérique latine et lançant, toujours à propos de José Maria Aznar : « Un fasciste n’est pas un humain. Un serpent est plus humain qu’un fasciste ». Nouvelles protestations de José Luis Zapatero. Chavez en rajoute et là, Juan Carlos, le souverain espagnol, lui lance, blême de rage : « Pourquoi ne pas te taire (Por qué no te callas) ? ». Confusion. Le roi quitte la salle. Michelle Bachelet, la Présidente socialiste du Chili, le fait revenir. Fin du sommet mais Hugo Chavez ne cesse plus d’en remettre en déclarant, notamment, que « la conquête fut le pire génocide de tous les temps » - la conquête, bien sûr, de l’Amérique latine par l’Espagne. Cette offensive n’a rien de gratuit. Elle était délibérée car on assiste, dans beaucoup de pays latino-américains, à un réveil des populations indiennes, les plus déshéritées de toute la région. Avec les Noirs et les métis, elles forment aujourd’hui des bataillons entiers de l’électorat de la gauche la plus radicale, celle qui est au pouvoir au Venezuela, en Bolivie, au Nicaragua, en Equateur aussi et que soutient le régime castriste. Or la puissance qui monte en Amérique latine, celle qui est présente dans l’industrie, l’édition, la presse, c’est l’Espagne qui a décidé, depuis la fin du franquisme, de se redonner une zone d’influence dans un sous-continent qui parle sa langue et où on la préfère, de loin, aux Etats-Unis auxquels elle vient apporter un contrepoids. Or l’Espagne, ses conservateurs comme ses socialistes, soutient les libéraux ou les gauches modérées mais pas la gauche radicale qui lui voue une hostilité politico-historique, à la fois anti-capitaliste et anti-colonialiste. C’est une ligne de fracture que vient de souligner et accentuer Hugo Chavez mais, fracture ou pas, l’Amérique latine a tant besoin, comme l’Europe d’après-guerre, de développer ses infrastructures que ce sommet s’est achevé sur un appel unanime à la « cohésion sociale » qui passe, dit cette « Déclaration de Santiago », par des Etats forts, l’accroissement de la protection sociale et la modernisation des systèmes fiscaux par l’augmentation des impôts. Très divisée, l’Amérique latine est, pourtant, la seule au monde qui, de la droite à la gauche, tienne aujourd’hui ce langage, partout ailleurs qualifié d’« archaïque ».

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