Tout pousse à voter ce texte. Tout pousse à l’adoption de ce projet de loi socialiste dont l’Assemblée débat aujourd’hui et qui tend à réprimer d’un an de prison et 45 000 euros d’amende la négation du génocide arménien. Tout semble y pousser car les Arméniens de Turquie ont bel et bien été victimes, au début de la Première Guerre mondiale, d’une déportation et de massacres d’une telle ampleur qu’ils auront constitué, avant celui des Juifs et des Tutsis, le premier des trois génocides du XX ième siècle. Rarement, pourtant, un projet de loi aura suscité tant de polémiques mais pourquoi ? La première raison en est que les historiens, et pas seulement eux, s’inquiètent, maintenant, de la tendance à faire écrire l’Histoire par la loi. Cela permet, font-ils observer, de faire d’une lecture de l’Histoire la seule possible, une Histoire officielle, écrite par des députés qui n’ont aucun titre à le faire. C’est la marque, disent-ils, des régimes totalitaires et non pas d’une démocratie et l’on en arrive ainsi, ajoutent-ils, aux récents dérapages sur la colonisation ou aux effets pervers de la loi Gayssot qui, en réprimant la négation des crimes contre l’humanité, n’empêche guère les négationnistes de répandre le poison de leurs mensonges mais leur permet d’hurler qu’on voudrait les bâillonner parce qu’ils diraient la vérité. C’est un débat de fond, auquel s’ajoutent, en l’occurrence deux débats politiques. Le premier est, bien évidemment, la question de l’éventuelle adhésion de la Turquie à l’Europe. Beaucoup de ceux qui s’y opposent ne sont pas mécontents de souligner que la Turquie ne reconnaît toujours pas le génocide des Arméniens et d’essayer d’envenimer les relations de la France et de la Turquie jusqu’au point de non retour. Beaucoup de ceux qui y sont, au contraire, favorables font valoir que cette reconnaissance doit être un préalable à l’adhésion mais que la Turquie est en train d’évoluer sur cette question et que l’on ne fait, avec ce projet, que bloquer les discussions turco-turques en les crispant. Le second débat politique est, lui, politicien dans la mesure où le vote arménien pèse lourd dans plusieurs régions françaises et que la pêche aux voix déterminera la position de beaucoup de députés. Et puis, enfin, il y a la question des relations franco-turques. Autant on peut plaider contre l’adhésion de la Turquie à l’Union, autant on peut se demander, après la reconnaissance du génocide arménien par le Parlement français et la déclaration de Jacques Chirac estimant que la Turquie ne pouvait pas devenir européenne avant d’avoir fait ce pas, s’il y a un sens à ce que la France enfonce encore le clou quand il n’y a plus de raisons de le faire. Phare des élites turques depuis deux siècles, la France a-t-elle vraiment intérêt à rompre avec un pays d’une telle importance ? A y abandonner aux Etats-Unis une place qui ne sert pas seulement son économie mais aussi son rayonnement international ? Ce n’est pas la moindre des questions.

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