Le phénomène n’a rien de nouveau. On disait autrefois : « La France aux Français ». On dit aujourd’hui : « Préférence nationale ». La peur de l’autre est aussi vieille que le monde, universelle et nullement française, mais ce n’est pourtant pas par hasard que cette hantise récurrente de l’invasion étrangère a repris, depuis trois décennies, une telle force et, cela, dans toute l’Europe. Au milieu des années 70, d’abord, quand elle a achevé sa période de reconstruction et que le chômage a succédé au plein emploi, l’Europe a soudain réalisé qu’elle avait fait venir du tiers-monde, en allant les y chercher, de très nombreux travailleurs non qualifiés qui avaient été indispensables à sa croissance. Comme tout le monde, ils avaient payé des impôts et des cotisations sociales. Ils étaient autant et souvent plus victimes de ce retournement de cycle que tout un chacun, mais beaucoup les ont alors vu comme les responsables du chômage, ceux qui prenaient le travail des Français. La fin des Trente Glorieuses, en deuxième lieu, a exactement correspondu avec l’augmentation concertée des prix du pétrole par les pays producteurs. Ce n’est pas cette augmentation qui explique le ralentissement de la croissance mais elle y a contribué et les pays arabes ont ainsi été perçus comme la source directe des difficultés économiques de l’Europe alors que leurs émigrés étaient déjà considérés comme des profiteurs, ruinant les caisses de protection sociale et mangeant un pain qui s’était réduit. A elles seules, ces deux raisons auraient suffi à faire de l’immigration une obsession politique mais il s’en est vite ajouté trois autres. La première est que, difficultés ou pas, les vagues migratoires se sont poursuivies car nous restons, bien sûr, un eldorado aux yeux du reste du monde. La deuxième est que la mondialisation de l’économie et l’ouverture des frontières ont à la fois suscité une interrogation angoissée sur l’identité et l'avenir des nations fait des pays émergents de nouveaux rivaux économiques exerçant une forte pression sur les revenus du travail. Et la troisième raison est, évidemment, la montée du terrorisme islamiste qui a créé une peur indistincte du monde arabo-musulman. Ce cocktail est très explosif, tellement explosif qu’on en oublie bien des évidences. Malgré ses ratés, l’intégration est un succès en France où, sans même parler de quelques ministres, d’artistes ou de grands sportifs, l’immense majorité des enfants d’immigrés se sentent français, font des études, travaillent, deviennent employés, artisans, profs ou entrepreneurs. Non seulement l’immigration n’est pas ce mal absolu qui rongerait la nation mais dans dix ans, quand toute la génération de l’après-guerre sera partie en retraite, l’Europe aura de nouveau besoin d’immigrés. En attendant, il faut, oui, freiner l’immigration mais il y a un moyen de le faire beaucoup plus efficace et plus humain que d’aller traquer, pour l’exemple, des parents à la sortie des écoles. Il suffirait de sanctionner assez sévèrement les entreprises employant au noir des sans-papiers, celles du bâtiment en premier lieu, pour que le mirage d’une paie n’attire plus en Europe tant de ceux qui ont faim.

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