C’est Condoleezza Rice elle-même qui représentera son pays, fin octobre, à Istanbul, au nouveau round de discussions internationales sur la stabilisation de l’Irak. Elle y retrouvera, donc, pour la deuxième fois, le ministre iranien des Affaires étrangères, banalisant ainsi, sous couvert d’un forum multilatéral, les contacts directs entre les Etats-Unis et la République islamique. Officiellement annoncée, hier, par le Département d’Etat, la nouvelle est importante car elle signifie que Georges Bush se fait lentement, beaucoup trop lentement mais tout de même, à l’idée qu’il ne pourra pas trouver les moyens d’éviter une totale débâcle en Irak, un retrait honteux et précipité, sans passer par une vraie négociation avec Téhéran. C’est ce qu’une commission bipartisane, présidée par James Baker, l’ancien secrétaire d’Etat de son père, lui avait déjà dit en décembre dernier. C’est ce que lui martèle sa propre secrétaire d’Etat depuis un an. C’est surtout l’évidence car, depuis que l’intervention américaine a placé les chiites irakiens aux commandes à Bagdad, l’Iran chiite est devenu incontournable en Irak. Toute solution politique passe, désormais, par l’ancienne Perse qui voit, dans l’embourbement américain, une occasion historique, sans précédant, d’étendre, aux dépends des Arabes et du sunnisme, son influence au Proche-Orient, et de s’y faire reconnaître, par les Etats-Unis, pour ce qu’elle est déjà devenue, la première puissance de la région. Du soutien aux chiites libanais du Hezbollah à la montée en puissance nucléaire, toute la politique iranienne tend aujourd’hui vers cet objectif. Les divisions qui s’approfondissent, à Téhéran, au sein du régime tournent, essentiellement, autour de la question de savoir à quel moment et sur quelles propositions il faudra négocier avec les Américains. Rien n’est écrit tant la situation est volatile et complexe mais, tandis qu’on a encore vu monter, hier, au Congrès, pendant les auditions sur l’Irak, les appels à un rapide retrait des troupes américaines, la certitude est qu’un départ des Américains à le vietnamienne, une fuite, aggraverait encore le chaos actuel. Les Kurdes seraient plus que jamais tentés de voguer vers l’indépendance à laquelle ils aspirent depuis toujours. La minorité sunnite verrait là l’occasion de reconquérir les positions qu’elle a perdues avec le renversement de Saddam. La majorité chiite, en position défensive, passerait alors sous le contrôle de ses courants les plus radicaux et trois des pays limitrophes, surtout, interviendraient beaucoup plus encore dans cette guerre – la Turquie pour empêcher une indépendance du Kurdistan qui réveillerait l’indépendantisme de ses propres Kurdes ; l’Arabie saoudite pour appuyer les sunnites et prévenir une alliance entre chiites irakiens et iraniens ; l’Iran, enfin, pour protéger les chiites et consolider son influence en Irak. Malgré ce rendez-vous d’Istanbul, rien ne garantit que le départ des Américains soit précédé par un grand compromis régional mais, si ce n’était pas le cas, le retrait des Etats-Unis serait tout aussi catastrophique, voire plus encore, que leur intervention ne l’a été.

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