Les Britanniques accusent les Français de laisser les migrants traverser la Manche. Est-ce pour faire diversion ou est-ce pour mieux humilier Paris ?

La ministre britannique de l'Intérieur Priti Patel et le ministre français de l'Intérieur Gérald Darmanin, lors de leur visite à Calais le 12 juillet 2020
La ministre britannique de l'Intérieur Priti Patel et le ministre français de l'Intérieur Gérald Darmanin, lors de leur visite à Calais le 12 juillet 2020 © AFP / Denis Charlet

Le ton monte entre Londres et Paris à propos des migrants qui traversent la Manche en esquifs. C'est même plus grave que cela : en début de semaine, la ministre de l'Intérieur britannique, juchée sur le pont d'un patrouilleur des gardes-côtes de Sa Majesté s'en est pris bille en tête à la France et à sa supposée mauvaise volonté.

Jugeant le nombre de migrants échouant sur les côtes britanniques en provenance de France « absolument épouvantable », elle a exigé des autorités françaises qu'elles « rendent la traversée de la Manche impraticable » et a menacé d'en appeler à la Navy.

Et pour être bien comprise, la ministre "tape-dur" de Boris Johnson a nommé un « commandant à la menace illégale » dans la Manche chargé d'exercer une pression constante sur Paris. J'imagine que sa mission sera difficile et son accueil... frais !

Augmentation des échouages sur les plages britanniques

Si l'on regarde les chiffres absolus, oui : entre janvier en juin 2020, 4 100 personnes seraient arrivés sur les plages britanniques à bord de barcasses, d'esquifs voire de canots pneumatiques en provenance de France.

C'est 3 fois plus qu'au cours de la même période de 2019 et 4 fois plus que pour toute l'année 2018. Mais ce chiffre reste ridicule par rapport 677 000 migrants et réfugiés qui, l'année dernière par exemple, sont arrivés en Grande-Bretagne !

En plus, tout ce qu'a annoncé Mme Patel est soit irréalisable – faire entrer la Royal Navy dans les eaux territoriales françaises – soit illégal - repousser des migrants en pleine mer par la force des patrouilleurs, une pratique strictement interdite par le droit maritime.

Rien ne va plus à Londres

Pour deux raisons essentielles. D'une part, ça ne va pas bien à Londres en ce moment. On a, par exemple, appris hier que l'économie britannique avait plongé de plus de 20% au second trimestre : la pire récession de toutes les grandes économies mondiales.

Ensuite, la Grande-Bretagne est le pays le plus châtié en Europe par la pandémie : avec près de 47 000 morts, elle est le 4e pays le plus affecté au monde et le 2e en proportion de sa population. Conséquence : la popularité de Boris Johnson a brutalement chuté.

Dans ces circonstances, le gouvernement applique un des axiomes de la politique étrangère britannique depuis Napoléon : "Always blame the French". Toujours accuser les Français. Sur un sujet en plus très post Brexit : le contrôle des frontières.

Nous sommes des Turcs comme les autres

Mais il ne fallait signer le Traité du Touquet en 2003. Un traité qui rend la France responsable des frontières extérieures de la Grande-Bretagne contre de l'argent et qu'Emmanuel Macron a renégocié à la marge en 2018.

En fait, ce qui est humiliant, c'est d'être traité par les Britanniques un peu comme les Européens regardent les Turcs lorsqu'ils constatent une hausse des échouages de réfugiés sur les plages grecques. Avec mépris et méfiance et en se disant qu'il va falloir rallonger le chèque.

D'autant qu'en dehors de certains politiques britanniques ultra-conservateurs, personne ne soupçonne Paris de laisser passer ces migrants pour faire pression sur Londres en pleines négos difficiles sur le Brexit, comme de vulgaires Turcs. Nous valons évidemment mieux que cela !

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