Ce n’est qu’une coïncidence mais elle dit l’Histoire, avec une majuscule. Aujourd’hui, 13 décembre 2002, les Polonais négocient au finish les conditions de leur entrée dans l’Union européenne mais il y a vingt et un ans exactement, le 13 décembre 1981, la Pologne, glacée d’horreur, se réveillait, routes et téléphone coupés, sous état de guerre. A Gdansk, dans la nuit, tous les dirigeants de Solidarité, les responsables nationaux et régionaux du premier syndicat libre du monde communiste, avaient été arrêtés, cueillis dans leur sommeil entre deux journées d’une réunion de crise. Soudain, l’armée était partout. Soudain, les rares opposants qui avaient échappé à la rafle plongeaient dans la clandestinité. Soudain, tout était interdit et le formidable espoir, la liberté, qu’avait fait naître la reconnaissance de ce syndicat, imposé seize mois plus tôt par la grève générale, défendu par ses dix millions de membres, étaient brisés, écrasés par les chars déployés aux quatre coins du pays. Un peuple était vaincu par sa propre armée et le monde libre, choqué mais résigné, se faisait instantanément à l’idée que la normalisation, bien sûr, triompherait. De loin, c’était l’évidence mais de près, on savait que non. On ne savait naturellement pas que le Mur allait bientôt tomber, huit ans plus tard, que l’URSS allait s’écrouler, dix ans plus tard et que, vingt et un ans plus tard, l’Europe s’unifierait, aujourd’hui, à Copenhague. Personne, vraiment personne, n’aurait imaginé cela mais on savait en Pologne que l’URSS n’avait pas osé intervenir, que la crainte d’une résistance acharnée l’avait arrêtée, que le parti non seulement n’avait rien pu faire contre Solidarité mais que ses cadres étaient désemparés, que ses membres étaient passés en nombre à l’opposition, que le parti était mort et que c’était sur les ruines du communisme que l’armée prenait le pouvoir, menée par ce général Jaruzelski qui sans doute, peut-être, qu’importe désormais, croyait ainsi sauver la Pologne d’une tragédie nationale. On ne savait pas ce que serait cet état de guerre mais on sentait bien que sa proclamation constituait la première défaite du système soviétique qui virait, en Pologne, dans le plus grand pays du bloc après l’URSS, à la banale dictature militaire. C’est ce jour là, à Gdansk, que le soviétisme est entré en agonie, qu’il a montré sa sclérose, que le communisme, la foi du siècle passé, a fini de perdre son aura internationale et que l’Europe a commencé de s’en débarrasser. Une longue imposture, faite, en haut, de barbarie, en bas, de dévouement et de sincérité, a été dévoilée ce jour-là par les chars lancés contre les usines, par cet Etat dit « ouvrier » qui arrêtait de vrais dirigeants ouvriers. Jamais, il n’y eut de normalisation en Pologne. La Pologne avait ouvert la voie et, aujourd’hui, ce ne sont pas les marchandages budgétaires qui comptent à Copenhague. Chacun, c’est normal, défend ses intérêts mais ce qui compte, c’est la chemin parcouru d’un 13 décembre à l’autre, cette Europe que nous avons maintenant à construire, qui sera notre force, qui est notre ambition, une longue et difficile ambition, car seuls, dispersés, nous ne pesons pas alors que nous serons, unis, le cœur du monde.

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