L’assassinat de Gebrane Tuéni, affirme le ministre syrien de l’information, « intervient à ce moment précis afin que la Syrie en soit accusée ». C’est une thèse. Elle absout trop bien Damas pour n’être pas suspecte mais on ne peut pas, non plus, l’écarter d’un revers de la main car tout désigne tant les Syriens, dans ce meurtre, qu’on hésite à croire qu’ils se soient vraiment risqués à le commettre. La victime, député chrétien et directeur du journal An Nahar, était l’un des plus résolus de leurs adversaires libanais. L’organisation de cet attentat rappelle celui qui avait coûté la vie, en février dernier, à l’ancien Premier ministre Rafic Hariri. Gebrane Tuéni continuait, depuis le retrait des troupes syriennes consécutif à cet assassinat, à pourfendre les manœuvres de Damas dans son pays. Il incarnait ainsi, comme l’a aussitôt souligné Jacques Chirac, « le combat du Liban pour la démocratie, l'indépendance et la liberté » et sa mort, hier, le jour même où le magistrat allemand chargé par l’Onu d’enquêter sur le meurtre de Rafic Hariri remettait son second rapport au Conseil de Sécurité, accroît tous les soupçons contre le régime syrien. Cette thèse d’un complot visant à compromettre un peu plus les Syriens peut donc se défendre mais, outre qu’on voit mal qui en aurait eu besoin alors que le second rapport du juge Mehlis les accable déjà tant, on ne peut pas oublier qu’un assassinat politique n’a pas toujours pour objectif l’élimination d’un adversaire. Il peut aussi viser à intimider, à montrer la force et la détermination de ses auteurs qui ont, dans ce cas, toutes les raisons de ne laisser planer aucun mystère sur leur identité. Le régime syrien est aujourd’hui dos au mur. Le second rapport Mehlis émet de sérieux doutes sur sa volonté de coopérer à l’enquête de l’Onu sur l’assassinat de Rafic Hariri, fait état de nouveaux témoignages impliquant Damas, fait figurer cinq responsables syriens parmi les dix-neuf suspects « confirmés » et recommande une prolongation de l’enquête pour six mois au moins. Le régime syrien est virtuellement en position d’accusé et, faute de pouvoir reconnaître ses responsabilités sans qu’elles ne remontent trop haut et ne menacent sa survie, il n’a plus guère qu’une carte à jouer. Il ne peut plus compter que sur les inquiétudes que son affaiblissement nourrit déjà partout, en Europe, dans le monde arabe, aux Etats-Unis même, car il est vrai que la seule relève à Damas est celle des Frères musulmans, que, bien au-delà de l’appareil du régime, la minorité alaouite aux commandes ne se laissera pas déposséder son réagir et que les dirigeants syriens conservent un considérable pouvoir de nuisance qui pourrait bien s’être manifesté hier. L’arme dont disposent encore les dirigeants syriens, c’est la menace du chaos et c’est elle que vient de brandir leur président, Bachar al-Assad, en déclarant à une télévision russe : « Le Proche-Orient est le coeur du monde et la Syrie, le coeur du Proche-Orient. Si la situation en Syrie et en Irak n'est pas bonne, toute la région sera instable et le monde entier le paiera ». Il ne pouvait pas être plus clair.

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