Colin Powell en était, hier, à se demander benoîtement, devant le Congrès, si la France et l’Allemagne ne voulaient pas, en fait, « sauver la mise » à Saddam Hussein. A côté des débordements anti-français de certains journaux américains, cette violence semblait presque bénigne mais si le secrétaire d’Etat, si même le sage Powell en est là, c’est que les Etats-Unis sont ivres de rage, piégés, désarçonnés par une situation qu’ils n’avaient aucunement prévue. Pour eux, la France allait céder. Ils en étaient sûrs. Ils le disaient, leurs journaux l’affirmaient mais la France n’a pas seulement campé sur ses positions. Elle a fait front avec l’Allemagne, s’est ralliée la Russie, puis la Chine et exprime aujourd’hui les trois quarts de l’opinion internationale et la quasi-totalité des gouvernements du monde, qu’ils osent ou non le dire. Les Etats-Unis ne savent plus quoi faire. Reculer ? Temporiser en acceptant de laisser les inspecteurs inspecter jusqu’au moment où Saddam Hussein ferait un faux pas ? La Raison le commanderait mais, après tant de tonitruantes déclarations, se serait reculer devant cette « vieille Europe » qui était censée ne rien représenter, s’incliner devant un rapport de forces - bref, accepter une défaite politique et s’humilier. Difficile, d’autant moins probable que le calendrier presse, qu’il fera bientôt trop chaud pur des combats en Irak, mais alors quoi ? Mettre le Conseil de sécurité au pied du mur, y proposer une résolution-ultimatum et espérer que l’intimidation la fera passer ? C’est jouable. Les Etats-Unis s’y emploient, battent le rappel des capitales, menacent les unes, caressent les autres mais il faut neuf voix sur quinze, pas des abstentions, des « oui » et il y a, en plus, ce fichu veto dont disposent la France, la Chine et la Russie. Cela fait beaucoup d’incertitudes et si jamais les Etats-Unis se faisaient éconduire par le Conseil, ils devraient alors déclarer la guerre malgré le refus de l’Onu, se mettre, autrement dit, dans l’illégalité absolue. Gênant. Très embêtant mais à peine moins que de déclarer la guerre sans même demander un vote du Conseil car cela reviendrait à avouer que la Maison-Blanche y était battue d’avance. L’Amérique est dans l’impasse, elle s’y est mise et sa rage fait des dégâts. L’Europe, on sait. L’Amérique l’a fracturée et la rééducation sera longue. Mais il y a aussi l’Otan. A force de vouloir la faire déjà entrer en guerre sous prétexte de protéger la Turquie, l’Amérique casse aussi l’Alliance Atlantique. Il y a également, rien que ça, les Nations-Unies qui, en tout état de cause, ne sortiront pas revigorées de cette épreuve. Tous les stabilisateurs internationaux sont ébranlés par Georges Bush qui a mis, de surcroît, Tony Blair, son plus fidèle allié, dans une situation impossible car ni son opinion ni sa majorité ne veulent de cette guerre. Deux journaux londoniens en sont à demander si le Premier ministre survivra à cette épreuve et José-Maria Aznar n’est pas en bien meilleure position car 91% des Espagnols refusent la guerre. Quant à Gerhard Schröder, si massivement que les Allemands rejettent l’aventure irakienne, il doit affronter à la fois une crise économique et la colère des Etats-Unis, pays avec lequel l’Allemagne démocratique n’avait jamais été en conflit. Tempête générale sur le monde.

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