Un troisième front s’ouvre au Proche-Orient. Mardi soir, mercredi soir, et hier soir à nouveau, plusieurs milliers d’Iraniens sont descendus, la nuit tombée, dans les rues de Téhéran pour crier leur haine de la « dictature » et scander : « Liberté ! Liberté politique ! ». Ce n’était pas d’énormes manifestations, modestes au contraire, et plutôt décroissantes, mais si le « guide suprême » du régime islamique, l’ayatollah Khamenei, chef de file de l’aile dure du pouvoir, a aussitôt dénoncé là des « mercenaires à la solde de l’ennemi », des mercenaires des Etats-Unis, a-t-il dit, c’est que la situation devient explosive en Iran. Soixante-dix pour cent des Iraniens ont moins de trente ans, la moitié d’entre eux moins de vingt ans. Cela signifie que l’Iran d’aujourd’hui est un pays totalement neuf, né ou grandi sous les mollahs, bien après la chute du Chah, il y a vingt-quatre ans, bien après l’époque où le constant soutien des Etats-Unis au régime impérial avait uni les Iraniens dans l’antiaméricanisme. A l’époque, les Iraniens étaient d’abord antiaméricains, ensuite de gauche, de droite, laïcs ou islamistes. Aujourd’hui, c’est l’inverse ou presque. Les mollahs ont tant démonisé le Grand Satan, les Etats-Unis, que l’Iran en est venue à parer l’Amérique de toutes les vertus puisqu’elle est l’ennemi d’un régime qui interdit tout, impose le voile, surveille la longueur des manteaux mais se montre incapable, malgré l’immense richesse pétrolière, de résorber un chômage qui frappe déjà 14% de la population. A ce rythme, 20% des Iraniens seront sans travail en 2005. La révolte est d’autant plus grande contre le régime que Mohammad Khatami, le président réformateur triomphalement élu en 1997, a été totalement empêché par les conservateurs de promouvoir les réformes et l’Etat de droit dont la promesse avait fondé sa popularité. La jeunesse iranienne ne croit plus à la réforme du régime. Les réformateurs eux-mêmes y croient de moins en moins et, comme l’Europe centrale sous le communisme, l’Iran regarde désormais vers les Etats-Unis avec l’espoir, partout palpable, qu’ils feront tomber les mollahs comme ils ont fait tomber Saddam Hussein. Dans ce pays qui avait inventé puis exporté la révolution islamiste, dans son berceau même, l’espoir est désormais américain. Ce sentiment est si fort que, maintenant que les Etats-Unis sont aux frontières de l’Iran, en Irak, en Afghanistan, dans le Golfe, les conservateurs paniquent, les réformateurs prédisent ouvertement un cataclysme si le régime ne s’ouvre pas. L’inquiétude est telle au sein du pouvoir que tout en menaçant de réprimer ces premières manifestations, des manifestations organisées par les télévisions satellitaires de l’opposition basée à Los Angeles et immédiatement applaudies par les Etats-Unis, le Guide suprême appelait, hier, ses miliciens à la retenue –à ne pas rosser les « perturbateurs » pour ne pas donner « de prétextes aux ennemis ». Sa prudence était justifiée car, à Washington, les faucons n’ont jamais caché que Bagdad devait, à leurs yeux, ouvrir la voie de Téhéran et qu’on y débat ouvertement, en ce moment même, des meilleurs moyens de faire tomber le régime iranien. Au Proche-Orient, les fronts se multiplient.

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