C’est un cas d’école. A l’occasion de leur troisième Conseil des ministres commun, la France et l’Allemagne veulent se lancer ensemble dans une bataille contre le dumping fiscal au sein de l’Union européenne. C’est un problème urgent, réel, car les nouveaux pays membres ont opté pour des politiques de faible imposition des entreprises qui tendent à faire passer leur impôt sur les bénéfices industriels et commerciaux au-dessous de 20% contre une moyenne de 30% dans les quinze autres pays plus anciens. Dans ces conditions, la tentation des délocalisations de l’Ouest vers l’Est de l’Europe peut devenir très forte puisque, en vertu du marché unique, les biens produits à l’Est ne seront pas soumis à des droits de douane au moment de leur commercialisation à l’Ouest et que les salaires et la protection sociale sont, de surcroît, moins élevés chez les nouveaux que chez les anciens membres. Cette situation est si grosse de difficultés économiques et sociales pour les quinze que l’Allemagne, particulièrement concernée puisqu’elle est limitrophe des anciennes Démocraties populaires, avait élevé la voix dès la veille de l’élargissement. « Si les nouveaux Etats membres maintiennent leur faible fiscalité tout en faisant financer leurs infrastructures par l’Union, avait alors déclaré le chancelier Schröder devant le Bundestag, il va falloir discuter ». Il le faut en effet mais avant de menacer Polonais, Tchèques et Hongrois, avant de risquer de les braquer à nouveau contre le FrancAllemagne, d’offrir à la Grande-Bretagne l’occasion de les fédérer et de justifier leurs craintes sur les seuils de majorité prévus par le projet de Constitution, avant d’engager une bataille perdue d’avance et dans laquelle nous n’aurions qu’à perdre en termes d’influence politique, il n’est pas interdit de réfléchir. Ces pays ont besoin d’investissement pour rattraper leur retard. On peut d’autant moins les empêcher de vouloir se développer que la croissance de leur niveau de vie est de l’intérêt commun de tous les Européens car plus ils seront riches, plus ils achèteront et plus l’économie de l’Union, de l’ensemble de ses membres, en profitera, notamment en termes d’emplois. Alors on ne peut pas, pas plus moralement que politiquement, leur annoncer en même temps, nous les riches, que nous voulons limiter le budget de l’Union à 1% du PIB européen et essayer de leur interdire de réduire leur fiscalité pour attirer de nouvelles entreprises. C’est l’un ou l’autre. Ou bien nous faisons, en leur faveur, les mêmes efforts, bénéfiques pour nous, que nous avons faits en faveur de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce, ou bien nous acceptons d’augmenter le budget européen pour aider leurs régions à se mettre à niveau en nous achetant des biens d’équipement, ou bien nous les laissons se débrouiller, c’est-à-dire baisser leurs impôts et nous entraîner, à terme, dans une spirale dont tout le modèle européen sortira ébranlé. Il faut, oui, « discuter », mais la discussion ne consiste pas à brandir des épées, qui plus est en carton. Elle devrait bien plutôt porter sur la manière de mettre en place la solution gagnante - un effort massif de redistribution européenne appuyé sur une harmonisation des politiques économique, fiscale et sociale.

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