Le petit jeu du président turc

Voilà un homme, Recep Erdogan, qui se permet de traiter de « nazis » les dirigeants allemands et néerlandais. Voilà un chef d’Etat, le président turc, dont la dérive dictatoriale est telle qu’il a muselé sa presse et jeté en prison ou privé de leur emploi des dizaines de milliers de ses concitoyens et la France est aujourd’hui seule en Europe à avoir autorisé l’un de ses ministres à venir faire campagne, hier à Metz, auprès de la diaspora turque, en faveur du « oui » au référendum par lequel il veut se faire accorder les pleins pouvoirs ou presque.

A priori, on ne se sent pas fier. On désapprouve cette complaisance vis-à-vis d’un tel homme et ne comprend pas ce manque de solidarité avec nos partenaires européens. Ce sentiment est si fort que c’est celui qu’ont à la fois exprimé François Fillon et Emmanuel Macron mais peut-être faut-il dépasser cette première impression.

M. Erdogan n’est nullement certain de gagner son référendum.

S’il fallait parier, ce serait plutôt sur le « oui » parce qu’il a une base sociale que les difficultés économiques croissantes n’ont pas encore érodée et qu’il dispose maintenant de tous les moyens, presse et appareil d’Etat, pour peser sur ce vote mais sa popularité ne cesse de reculer depuis au moins deux ans et il inquiète aujourd’hui son pays.

Il inquiète les classes moyennes urbaines profondément attachées à la démocratie, la minorité kurde contre laquelle il a délibérément relancé la guerre civile pour flatter les plus nationalistes de ses électeurs et les milieux d’affaires qui voient la croissance reculer et les déficits progresser.

Le 16 avril, jour du vote, ce pourrait autrement dit être ric-rac, voir perdu pour M. Erdogan et c’est donc délibérément qu’il a monté cette affaire des meetings en Europe. Il voulait, bien sûr, aller chercher dans la diaspora les voix qui pourraient lui manquer en Turquie mais comment imaginer qu’il n’ait pas su que les Pays-Bas votaient dans 48h, l’Allemagne dans six mois et que les chefs de file conservateurs des gouvernements de coalition de ces deux pays ne voudraient pas donner du grain à moudre à leurs extrêmes droites en le laissant faire campagne chez eux ? Comment imaginer, surtout, que le président turc n’ait pas réalisé que les incroyables insultes avec lesquelles il a accueilli l’interdiction, légale et nullement illégitime, de ses meetings en Europe ne raidirait pas les gouvernements qu’il injuriait ?

Pour Recep Erdogan, c’était quitte ou double.

S'il pouvait faire campagne auprès de sa diaspora, tant mieux. Si on l’en empêchait, il pouvait tenter, et c’est ce qu’il fait, d’enflammer des électeurs au nom de l’honneur bafoué de la nation turque. C’est un petit jeu, misérable et déplaisant, mais la meilleure manière d’y répondre n’aurait pas forcément été, pour la France, de donner raison à cet homme en lui opposant un front européen que ni les Allemands ni les Néerlandais n’avaient demandé car ils ne sont en rien menacés par des éructations indignes d’un chef d’Etat en train de perdre tout bon sens.

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