C’est le tournant, beaucoup trop tardif, encore beaucoup trop incertain mais celui qu’il fallait prendre. Confronté à la multiplication et à la constante aggravation des attentats en Irak, contraint de se trouver des alliés pour sortir de cette impasse et avant tout inquiet des dangers qui pourraient peser sur sa réélection, Georges Bush veut maintenant accélérer le transfert de l’autorité irakienne aux Irakiens. La France l’y appelait vainement depuis le mois d’août. Cette idée française était jusqu’à présent tournée en dérision aux Etats-Unis mais elle ne l’est plus. Elle est, au contraire devenue, hier, l’objectif prioritaire de la Maison-Blanche, le nouvel ordre de mission donné à Paul Bremer, le représentant américain en Irak, précipitamment convoqué mardi à Washington. C’est heureux car, tant que les Etats-Unis resteront seuls responsables de tout dans un pays où rien ne peut marcher du jour au lendemain, chaque attentat, chaque retard dans le redémarrage des services publics et de l’économie sera, pour eux, un nouvel échec politique, un coup supplémentaire porté à leur autorité internationale. Mieux vaut tard que jamais, donc, mais on n’en est pour autant pas à la sortie de crise. Premier problème, ce qui aurait été difficile mais jouable en août et encore plus complexe à mettre en œuvre aujourd’hui tant le pays s’est, depuis, délité, tant les différentes communautés, kurde, sunnite et chiite, se sont autonomisées, tant le capital confiance dont les Etats-Unis pouvaient bénéficier au printemps s’est érodée et tant les puissances régionales ont déjà développé une stratégie de la tension dont rien ne dit qu’elle soit encore maîtrisable. Le temps perdu sera dur à rattraper, d’autant plus dur que, deuxième problème, les dirigeants américains ne sont pas encore d’accord entre eux sur les moyens d’accélérer ce retour à la souveraineté irakienne. Faut-il trouver un homme auquel confier le destin du pays comme celui de l’Afghanistan l’a été à Hamid Kharzaï ? Faut-il encore donner une chance de s’imposer au Conseil de gouvernement mis en place par Paul Bremer et dont on n’est plus du tout satisfait à Washington ou bien procéder immédiatement à l’élection d’une Assemblée constituante ? On hésite à Washington et, troisième problème, non le moindre, la Maison-Blanche ne paraît pas encore disposée à associer l’Onu, l’Europe, la Russie, les pays voisins de l’Irak et les Irakiens eux-mêmes à la définition d’un scénario de normalisation. Or tant que les Etats-Unis n’auront pas franchi ce pas, tant qu’ils n’auront pas renoncé à l’unilatéralisme, même moins mal inspiré, les chances d’une stabilisation demeureront faibles, la légitimité des hommes auxquels ils feront appel restera contestée, l’argent ne viendra pas et les jeux troubles se poursuivront. Ce qu’il faudrait maintenant c’est déjà passer à une conférence régionale souscrivant des objectifs communs sous l’égide de l’Onu. Il ne suffit pas de prendre le tournant, il faut encore savoir le négocier.

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