Le premier ministre éthiopien, prix Nobel de la paix 2019, a lancé son armée contre l’État fédéral du Tigré dont les dirigeants sont accusés de sécessionnisme. Un signe des fortes tensions régionalistes dans cet ancien empire.

Ferveur patriotique à Addis Abéba, jeudi 12 novembre, lors d’un rassemblement destiné à collecter du sang pour les soldats sur le front tigréen.
Ferveur patriotique à Addis Abéba, jeudi 12 novembre, lors d’un rassemblement destiné à collecter du sang pour les soldats sur le front tigréen. © AFP / EDUARDO SOTERAS / AFP

C’est  la guerre qu’on n’attendait pas ; pas, en tous cas, dans un pays dont  le premier ministre a reçu l’an dernier le Prix Nobel de la paix. Ce  pays, c’est l’Éthiopie, le deuxième État le plus peuplé d’Afrique avec cent millions d’habitants, et qui était considéré comme un modèle de retour à une certaine vie démocratique.

Le 4 novembre, pourtant, le premier ministre Abiy Ahmed, a déclenché une offensive militaire contre les autorités de l’État fédéral du Tigré, dans l’ouest du pays, accusées de "sécessionnisme" ; et, hier, il a annoncé que l’armée nationale avait remporté une victoire totale.

Cette annonce est impossible à vérifier car la région du Tigré est isolée du  monde, communications coupées, journalistes indésirables… Ce qui est  confirmé, en revanche, c’est le bilan très lourd, en particulier, comme  toujours, chez les civils.

Selon Amnesty International, plusieurs centaines de civils ont été massacrés à  la machette dans la nuit de lundi à mardi, dans la localité de May Kadra, dans la région du Tigré. Selon des témoignages recueillis par l’organisation, les victimes ne seraient pas des Tigréens mais d’autres peuples d’Éthiopie, et auraient pu être massacrés par des milicienstigréens en retraite.

L’Éthiopie est un ancien empire - tout le monde connait le nom de son dernier empereur, Hailé Selassié, renversé par une révolution en 1974. Aujourd’hui une République fédérale, le pays est une mosaïque de peuples et de religions qui connaissent régulièrement de fortes tensions.

Le Tigré est un cas particulier, car c’est de cette région qu’est partie  la résistance à l’ancien dictateur marxiste-léniniste Mengistu qui  s’était imposé après la révolution. La guérilla tigréenne a pris le  pouvoir en 1991, et l’a conservé à la tête d’un front révolutionnaire  jusqu’en 2018. 

A la faveur d’une crise politique, Abiy Ahmed s’est retrouvé à la tête du pays auquel il a donné une autre direction. Il a vidé les prisons, libéralisé l’économie qui s’est envolée à 9% de croissance, et surtout a fait la paix avec le voisin érythréen, ce qui lui a valu le prix Nobel de la paix.

Mais les tensions ethniques et régionales ont eu raison du jeune premier ministre. Face au défi des Tigréens, qui se disaient marginalisés et ont eu des velléités sécessionnistes, il a estimé qu’il n’avait pas d’autre option que la force.

L’unité de l’Éthiopie est-elle menacée ? Le pays est assurément soumis à de fortes pressions centrifuges. Dans les années 80, le pays a connu une guerre avec la Somalie autour de l’Ogaden, une province éthiopienne  peuplée de Somalis ; puis il a concédé son indépendance à l’Érythrée qui avait été colonisée par l’Éthiopie.

Depuis deux ans, Abiy Ahmed a été confronté à de fortes tensions régionalistes, avec son propre peuple, les Oromos, et d’autres poussées de fièvre identitaires.

La question est de savoir si l’Éthiopie vit son heure « yougoslave », c’est-à-dire l’éclatement d’un assemblage de peuples qui veulent se libérer d’un mariage pas nécessairement heureux. 

C’est sans doute ce qui explique la méthode forte employée par le premier  ministre, pour décourager ceux qui voudraient imiter les Tigréens. Et  tant pis pour le prix Nobel de la paix.

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