En France, aux Etats-Unis, au Liban, dans toute la diaspora arménienne comme en Arménie en elle-même, cet accord a du mal à passer. Les uns sont vent debout, les autres circonspects et meurtris car le mot de « génocide » ne figure pas dans les accords de normalisation de leurs relations que la Turquie et l’Arménie ont signé, samedi, à Zurich. Les deux pays ont seulement décidé de mettre en place une commission internationale d’historiens, chargée d’étudier les circonstances et l’ampleur des massacres commis, en 1915, contre la minorité arménienne de l’Empire ottoman dont est issue l’actuelle Turquie. Les estimations varient mais il paraît raisonnable de dire que quelques 800 000 personnes ont trouvé la mort dans ces abominations qui constituèrent le premier des trois génocides du XX° siècle. Il y aura bientôt un siècle qu’elles hantent, bien sûr, la mémoire arménienne mais à l’heure où la Turquie et l’Arménie, Etat sorti de l’éclatement soviétique, décident d’établir des relations diplomatiques, rien, pas de reconnaissance de cette tragédie, encore moins d’excuses, seulement des recherches historiques sur des faits qui, pourtant, ne souffrent pas contestation. Beaucoup disent que les dirigeants arméniens ont vendu la mémoire et l’honneur de leur peuple pour pouvoir trouver des débouchés économiques en Turquie. C’est vrai. Cette nécessité a certainement pesé mais on peut tout aussi bien considérer que l’Arménie a fait, bien au contraire, preuve de patience et d’intelligence politique. Elle a su comprendre que, dans la mémoire turque, le génocide est lié à l’effondrement de l’empire ottoman, à sa dislocation systématique par les grandes puissances de l’époque et à l’ambition alors entretenue par la minorité arménienne de se constituer en Etat indépendant comme le faisaient les possessions ottomanes des Balkans. Les Turcs ne nient plus les massacres mais le mot génocide n’arrive pas à franchir leurs lèvres car ils devraient alors se reconnaître historiquement coupables de ce bain de sang alors qu’ils se vivent comme historiquement victimes. Pour la Turquie reconnaître ce génocide, c’est s’obliger à revisiter son histoire – ce qu’aucune nation ne fait aisément – à poser un nouveau regard sur la question kurde et à admettre qu’elle est et fut un Etat multinational alors que sa hantise est de connaître le même éclatement que son ancien empire. Avec une hauteur qui l’honore, l’Arménie a su voir la raison de l’autre. Elle a parié sur la dynamique créée par les intellectuels turcs qui appellent leur pays à regarder son histoire en face et sur l’obligation dans laquelle serait bientôt la Turquie d’oser le faire si elle veut faire, surtout, aboutir sa candidature à l’Union européenne. Les deux gouvernements ont choisi les petits pas pour aboutir, un jour, un jour toujours moins lointain, à ce qui finira par se faire parce qu’un siècle est passé et que l’Europe, son modèle et sa force d’attraction, étendent la paix.

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