C’est dit, c’est joué, plus l’ombre d’un doute. Si Saddam Hussein s’obstine, s’il n’autorise pas le retour des inspecteurs de l’Onu et ne cède pas aux cinq autres exigences énoncées, hier, par Georges Bush, s’il ne plie pas, en un mot, bagages, non seulement il y aura intervention américaine en Irak mais cette intervention sera politiquement soutenue par les Européens – à l’exception, peut-être, des Allemands. Alors question : pourquoi ? Pourquoi les dirigeants européens qui sont profondément inquiets des conséquences à long terme que pourrait avoir cette guerre, qui ne voient pas ce que les Américains entendent faire après avoir renversé Saddam, s’apprêtent-ils pourtant à sauter dans ce train ? La réponse est que les Européens ont peur. Beaucoup plus encore que de cette guerre, ils ont peur que les Américains, faute de recevoir l’appui de leurs alliés et l’aval des Nations-Unies, ne passent quand même à l’action, n’agissent unilatéralement et ne brisent, par là, ce fragile instrument de concertation internationale qu’est l’Onu, cette légalité internationale qu’elle incarne, l’idée même, en bref, de « sécurité collective ». Si les Etats-Unis entraient seuls en guerre contre l’Irak, en guerre préventive, s’ils le faisaient sans avoir été attaqués, hors donc du cadre légal de la légitime défense, ils ressusciteraient en effet le droit du plus fort à faire prévaloir ses intérêts par la force, le droit d’une puissance à utiliser sa supériorité militaire pour défendre la conception qu’elle se fait de sa sécurité propre et de l’équilibre international. Pour le monde, ce serait une immense régression, exactement comme si, à l’intérieur d’un pays donné, les plus forts, les plus riches, les plus menaçants ou les plus résolus, décidaient de prendre leur défense en mains, d’ignorer la justice, la police et les lois pour imposer leurs lois propres. Il y a un nom pour cela. Cela s’appelle la loi de la jungle, prélude au chaos car, dès lors qu’il n’y a plus de loi commune, il n’y a plus de communauté, nationale ou internationale, seulement une bataille de tous les jours pour devenir, ou rester, le plus fort. Cette perspective était tellement inquiétante que Kofi Annan, le secrétaire-général de l’Onu, avait tenu, hier, à ouvrir l’Assemblée générale par un solennel rappel de cet enjeu et que les Européens ont, eux, négocié leur prochain soutien aux Américains contre une renonciation à un usage de la force qui n’aurait pas été autorisé par le Conseil de sécurité. Ils l’ont fait parce qu’il fallait attendre des jours meilleurs et sauver l’Onu ; parce qu’une intervention unilatérale des Américains aurait exacerbé les passions internationales, polarisé la planète entre pro et anti américains ; parce que cette unité occidentale, sait-on jamais, pourrait faire réfléchir Saddam Hussein et parce que les Etats-Unis, en même temps, n’avaient pas tort de dire que l’Onu n’aurait plus de sens ( serait « irrelevant », a dit Georges Bush) si elle ne faisait pas respecter ses résolutions, fût-ce seulement quand le veut la Maison-Blanche. Hier, c’est le patron qui parlait hier et si l’Europe ne veut plus être aux ordres, elle doit s’unir, d’urgence, se fédérer pour se faire entendre et peser.

L'équipe
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.