On peut avoir trois réactions très différentes au référendum organisé, hier, en Turquie. La première serait de simplement se réjouir de ce qu’un gouvernement et un Premier ministre dont les racines politiques avaient été l’islamisme, aient engagé leur crédit dans une bataille pour la démocratisation de la Constitution et qu’ils l’aient emporté haut-la-main, avec 58% de « oui ». Ce sont les faits. Ils ne sont pas discutables mais le fait est, aussi, que le succès de ce référendum vient sévèrement rogner les pouvoirs et l’influence de l’armée turque, devenue le garant de la laïcité dans ce pays, depuis les réformes de la révolution kémaliste des années 20. D’où la deuxième réaction possible, celle de l’opposition kémaliste et de nombreux intellectuels turcs qui s’inquiètent, au contraire, de ce que ce vote ait plébiscité le parti au pouvoir, l’AKP, et son Premier ministre, Recep Erdogan, qui en sortent, évidemment, renforcés. Ce n’est pas parce qu’il ne serait pas démocrate que le camp laïc avait appelé à voter « non » mais parce que ces 26 amendements constitutionnels donnent également un plus grand pouvoir de contrôle de l’appareil judiciaire au Parlement, où l’AKP est majoritaire, et que ce n’est ainsi pas seulement l’un des deux bastions de la laïcité mais les deux d’un coup qui sont ébranlés par ce référendum. Pour le camp laïc, pas de doute, l’AKP poursuit un « agenda caché » qui consiste, sous couvert d’extension des libertés, de démocratie et d’adoption des normes européennes, à briser les verrous kémalistes afin de ré-islamiser la Turquie, de lui faire tourner le dos à sa laïcité, voire d’y imposer la charia. Alors ? Alors, il y a une troisième réaction possible qui est de se dire que la Turquie devient, peut-être, le laboratoire où s’invente cet équilibre entre traditions identitaires et démocratie sans lequel le monde musulman ne sortira pas de ses déchirements et n’entrera pas dans la modernité. Sur les ruines de l’empire ottoman, de cet empire qui avait, autrefois, fédéré l’essentiel de l’Islam, c’est aux forceps que la révolution kémaliste avait voulu faire entrer la Turquie dans le XX° siècle. Elle avait, pour cela, donné le droit de vote aux femmes, bien avant la France, proscrit le voile, cantonné la religion aux mosquées et créée un appareil d’Etat, une armée et un système de valeurs, profondément anti-religieux, grâce auxquels ce pays avait rattrapé son retard économique et s’était transformé. La Turquie doit tout au kémalisme mais il fut, en même temps, d’une si grande violence sociale que ce n’est pas par la démocratie qu’il s’était imposé mais par la puissance et les coups d’Etat d’une armée qui, à force de briser la gauche, avait fini par laisser un quasi monopole de l’opposition aux islamistes, ceux-là mêmes dont est issue l’AKP. C’est ainsi que ce parti était devenu majoritaire mais, pour accéder au pouvoir et y rester, il a dû se draper dans la démocratie et s’appuyer sur l’Europe, feindre une transformation dont le succès même a, paradoxalement, fini par en faire ce qu’il dit être désormais : un parti religieux et conservateur mais démocrate, un pendant musulman de la démocratie chrétienne dont l’affirmation pourrait être, aussi prometteuse pour la Turquie que pour tout l’Islam.

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