Erdogan accuse les Etats-Unis d'une crise qu'il a pourtant créé tout seul et qui, une fois de plus, illustre une fable bien connue de La Fontaine : "tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs"...

Erdogan lors d'une conférence à Ankara le 13 août 2018
Erdogan lors d'une conférence à Ankara le 13 août 2018 © AFP / Kayhan Ozer / Service de presse présidentiel turc

La livre turque s'enfonce face au dollar et la Turquie accuse les Etats-Unis. Mais ce qui est amusant avec ces accusations ce n'est pas qu'elles soient fausses – les Etats-Unis n'ont aucun intérêt à couler un allié aussi important – ce qui est amusant, c'est le comique de répétition : le coup d'Etat de 2016, la CIA, la crise, les Etats-Unis...

Et la meilleure preuve serait la réticence de Washington à remettre Fethullah Gülen à la Turquie pieds et poings liés. Gülen, le conspirateur en chef, l'ennemi du peuple turc, le diable sans les cornes, et encore, qui vit en Pennsylvanie depuis 1999.

Mais cette crise – purement économique – non seulement tout le monde l'avait vu venir, mais Erdogan lui-même connaissait parfaitement la situation, lui qui a avancé les élections à juin dernier pour ne pas trop en subir les conséquences électorales.

Les Etats-Unis ont pourtant aggravé le problème avec leurs sanctions...

C''est vrai. Ces sanctions – largement symboliques – ont signifié la voie de la sortie pour bon nombre d'investisseurs étrangers dont la Turquie a impérativement besoin. Mais c'est surtout une belle leçon d'humilité : il va falloir que le sultan d'Ankara mange son fez.

Depuis plusieurs années, Recep Tayyip Erdogan n'a pu que constater l'affaiblissement des Etats-Unis dans la région : Obama qui se retire d'Irak, qui refuse d'intervenir en Syrie, qui regarde ailleurs en Israël, qui perd la main en Egypte et en Libye.

Erdogan a cru que son heure géopolitique était venue : le voilà qui gère avec l'Iran et la Russie les affaires syriennes, qui envoie des troupes en territoire kurde, qui contredit les Etats-Unis dans le Golfe en soutenant les Qataris contre les Saoudiens et les Emiratis.

Donc les Etats-Unis sont bien intervenus pour le remettre à sa place ?

Ils n'en ont même pas eu besoin ! Il s'est enfoncé tout seul, le sultan ! Pour financer ses ambitions, il lui faut une économie solide et prospère. Et comment croyez-vous qu'il a financé cette croissance ? En livres turques ? Mais non ! En dollars, pas chers d'ailleurs.

Aujourd'hui, il paie le prix de sa fatuité ! Voilà une déconfiture qui pourrait se résumer à une fable de La Fontaine, comme souvent, La grenouille et la bœuf : « la chétive pécore s'enfla si bien qu'elle creva. Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages ».

Le problème c'est qu'Erdogan vient d'être élu et qu'il a 5 longues années devant lui. Les entrepreneurs turcs qui, eux, doivent rembourser en livre turque dévaluée des prêts contractés en dollars et ne peuvent tenir que quelques semaines encore.

Qui cette crise turque arrange-t-elle ?

Avant tout, les Saoudiens ! La Turquie c'est d'abord pour eux l'ancienne puissance coloniale, c'est ensuite le seul concurrent sérieux et légitime au leadership sunnite, c'est enfin la seule économie moyen-orientale sunnite qui leur tient la dragée haute.

Pire, la Turquie a volé au secours des Qataris, s'est allié avec l'Iran, d'où elle importe un quart de son pétrole et beaucoup de son gaz. Donc, on doit sabler le Champagne en ce moment à Ryad. Les perdants, par contre sont tous en Europe.

D'abord il y a les banques européennes qui sont très exposées au risque turc. Ensuite, souvenez-vous que c'est la Turquie qui gère – ou plutôt qui bloque – le potentiel flux de migrants venu d'Irak, d'Afghanistan ou de Syrie.

Je n'ose imaginer dans quel état serait l'Union européenne si la Turquie ouvrait les vannes, y compris, en cas de crise prolongée, en laissant partir vers l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la France, ses propres citoyens jeunes et bien formés.

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