On n’imagine pas limogeage plus délibérément humiliant. Lorsque le chef de la diplomatie iranienne, Manouchehr Mottaki, a appris, hier, par une dépêche d’agence, qu’il était relevé de ses fonctions, il se trouvait en visite officielle au Sénégal où il est soudain passé, sous le regard de ses hôtes, du rang de ministre à celui de touriste. Ce n’était pas qu’un limogeage. C’est une gifle que cet homme a pris en pleine figure et publiquement mais pourquoi son patron, Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien, l’a lui a-t-il assénée ? Ce ministre n’était bien sûr pas un opposant au régime en place. Il n’était pas non plus lié aux milieux réformateurs aujourd’hui persécutés par les amis du président. Sur la scène politique iranienne, Manouchehr Mottaki est ce qu’on appelle un conservateur, pilier du régime et ennemi de toute véritable ouverture, mais il avait le tort d’être lié à l’aile pragmatique du courant conservateur. Incarnés par Ali Larijani, président du Parlement et ancien chef du Conseil de sécurité nationale, ces conservateurs pragmatiques s’opposent autant qu’ils le peuvent à Mahmoud Ahmadinejad car ils n’ont que mépris pour cet homme frustre et négligé et considèrent, surtout, que son fanatisme, ses lubies et sa brutalité affaiblissent, à l’intérieur, le régime islamique et isolent l’Iran sur la scène internationale. Ministre, Manouchehr Mottaki ne pouvait rien laisser transpirer de ses sympathies pour les pragmatiques mais elles étaient évidentes et aussi notoires que l’étroitesse de ses liens avec Ali Larijani. Plus grave encore, il avait récemment réussi à empêcher Mahmoud Ahmadinejad de doubler d’hommes à lui l’ensemble du service diplomatique iranien, un peu comme les ambassadeurs soviétiques l’étaient par le KGB. Entre ce ministre et son président, les relations étaient franchement détestables et son élimination est une nouvelle illustration, particulièrement spectaculaire, de la fragmentation de ce régime, toujours plus coupé de la société iranienne. Les deux tiers des Iraniens sont nés après la chute du Chah. Pour eux, le régime islamique n’est pas le tombeur d’une dictature impériale qu’ils n’ont pas connue mais une mafia de prélats d’un autre âge et de profiteurs corrompus qui leur interdit d’être jeunes, d’aimer, de vivre autrement que dans l’hypocrisie et coupés du monde. Le plus puissant des facteurs révolutionnaires, la simple démographie, condamne ce régime qui a eu le seul mais imprudent mérite de développer l’enseignement. A chaque fois qu’il l’a pu, l’Iran a donc massivement voté pour des réformateurs, pour des hommes qui prônaient une évolution en douceur, mais quand leur victoire électorale ne leur pas été volée par la fraude, ces hommes ont été empêchés de gouverner. C’est ainsi que la République islamique se survit mais la marginalisation des réformateurs a si bien privé le régime d’une base sociale et de toute légitimité que les conservateurs ont maintenant éclatés en deux clans, partisans pragmatiques d’un minimum d’assouplissement et artisans d’une militarisation du pouvoir, celle qui est en cours. Entre ces deux clans, il n’y a plus de quartiers et c’est le message qu’envoie ce limogeage.

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