Cela se passe à Varsovie, hier après-midi, à l’heure où les Français votaient. Précédé d’une banderole sur laquelle on lit « Croisade du rosaire pour la patrie », suivi d’une centaine de jeunes gens proches du parti nationaliste Droit et Justice, le PiS, qui a remporté les législatives d’octobre dernier, un prêtre marche vers l’immeuble du quotidien Gazeta.

Arrivé au pied du journal, de ce journal dont la fondation par Adam Michnik, la tête pensante de l’ancienne dissidence polonaise, avait symbolisé la victoire de la démocratie en Pologne, le prêtre récite une prière d’exorcisme. Oui, vous avez bien entendu d’exorcisme car aux yeux de ces manifestants dont le nombre va bientôt tripler, Gazeta ne peut être que possédé par le démon puisqu’il s’est inscrit depuis toujours au centre, laïc et pro-européen.

Ce pourrait n’être que du folklore, le geste d’une bande d’illuminés, mais le problème est que les nationalistes au pouvoir ont entrepris d’annuler les abonnements à Gazeta des ministères et grandes administrations, d’interdire aux sociétés publiques toute publicité dans les pages du journal et qu’une grande partie du capital de Gazeta, société cotée en Bourse, est détenue par des entreprises nationales.

Jarek Kurski, son directeur, me disait hier que ce quotidien polonais de renom international est aujourd’hui dans le viseur d’un pouvoir bien décidé à lui créer toutes les difficultés possibles et que son équipe et lui-même devaient aujourd’hui reprendre la bataille de la liberté.

La liberté de la presse est aujourd'hui menacée en Pologne et, avec elle, la liberté tout court car le PiS considère que ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui et qu’il faut être un traître à la patrie pour ne pas le soutenir. Ce pouvoir est en pleine bataille avec le Tribunal Constitutionnel polonais qu’il estime « politisé ». Il refuse de reconnaître la validité des nominations à cette instance suprême auxquelles le précédent gouvernement centriste avait procédé. Il y a nommé de nouveaux membres de confiance ce qui serait son droit si les effectifs du Tribunal n’en étaient pas devenus plus importants que ceux la loi fixe.

Le Tribunal constitutionnel est paralysé alors que le PiS contrôle à la fois la présidence et le Parlement. Il n’y a virtuellement plus de contre-pouvoir en Pologne et le gouvernement s’apprête, parallèlement, à faire adopter une nouvelle loi sur l’audio-visuel public qui ne serait plus public mais « national » et où des purges massives seraient en préparation.

L’inquiétude est telle à droite, au centre et à gauche que 50 000 personnes sont descendues samedi dans les rues de Varsovie au nom de la défense de la démocratie. Le lendemain dimanche, le PiS a fait à son tour descendre 30 000 personnes dans les rues de la capitale, au moment même de la séance d’exorcisme devant Gazeta. Il n’y a pas de nouveaux scrutins prévus avant longtemps. Après avoir sonné le glas du communisme il y a 35 ans, la Pologne revient à une bien sombre et inquiétante période.

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