L’heure est grave. Il est maintenant presque inévitable que les Etats-Unis vont entrer en guerre, sans vrai soutien international, parce qu’ils l’ont décidé, parce qu’ils ont la capacité de le faire seuls et qu’ils se passeront de l’aval de l’Onu s’ils ne parviennent pas à lui arracher un feu vert. Les Américains croient qu’ils vont pouvoir transformer l’Irak en une vitrine occidentale . Ils se voient déjà faire de ce pays un Etat fédéral dans lequel Kurdes, Chiites et Sunnites non seulement seraient à égalité de droits mais se partageraient aussi la rente pétrolière. Ils se disent qu’un tel Irak susciterait dans toute la région une aspiration au changement, aux réformes, à plus de justice et de liberté. Ils pensent que le camp réformateur en serait renforcé en Iran, que l’Arabie saoudite, forcément, bougerait, que la Syrie serait obligée de s’ouvrir, que tout le Proche-Orient en serait changé, qu’il serait alors possible d’imposer un règlement équitable du conflit israélo-palestinien, que toutes les causes du terrorisme en seraient, en un mot, supprimées et que le monde arabe comme la stabilité internationale s’en porteraient infiniment mieux. Les intentions américaines ne sont pas scandaleuses. Elles ne sont pas non plus absurdes puisque les Irakiens aspirent naturellement à se débarrasser de Saddam Hussein mais les Etats-Unis font pourtant là une erreur. Ils confondent l’Europe de la Libération et le Proche-Orient d’aujourd’hui. En 1944, les puissances européennes épuisées n’aspiraient plus qu’à la paix. La peur du communisme les unissait et l’Amérique était pour elles la puissance indispensable, la seule qui puisse les défendre contre l’ennemi soviétique. Les nations arabes n’en sont pas là. Imposées par la colonisation, récentes, leurs frontières sont fragiles. Les nations sont en quête d’identité. Elles désirent s’affirmer contre l’Occident, prendre une revanche, pas forcément militaire mais certainement culturelle. Si quelque chose, enfin, les unit, une seule, c’est le rejet des Etats-Unis qui ont pris le relais, dans la région, des puissances coloniales. En admettant, c’est possible, que la guerre ne dérape pas, les premiers mois d’occupation pourraient ressembler à celle de l’Allemagne ou du Japon mais, très vite, se posera le problème d’un pouvoir national, arabe, musulman, puis celui des équilibres entre les nations de la région, des rivalités entre Chiites et Sunnites, des Kurdes, des Palestiniens et des vieilles revendications territoriales qui resurgiront bientôt du siècle passé. Cette guerre est une aventure. La paix sera très longue, incertaine et périlleuse et nul ne sait ce qui se passera au Pakistan qui a, lui, la bombe et des missiles. Seulement voilà, c’est fait. Sauf si Saddam Hussein cessait d’en faire trop peu trop tard, personne n’empêchera les Etats-Unis de faire ce qu’ils croient pouvoir réussir. Il faut donc limiter les risques, ne pas ajouter à cette guerre une irrémédiable cassure entre l’Europe et l’Amérique. Au point où on en est, le bon sens commanderait que les Etats-Unis cessent de vouloir passer en force, de tordre le bras aux pays qui ne croient pas à leur entreprise et ne veulent pas s’y associer, qu’ils assument leur position et partent en guerre sans exiger un aval qu’ils n’ont pas. Il ne fit pas ajouter à cette guerre la fracture de l’Occident.

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