Dans les milieux du renseignement américain, on l’appelait le « terroriste sans visage ». Avant qu’Oussama ben Laden ne lui ravisse sa place avec les attentats du 11 septembre, les Etats-Unis considéraient qu’il était, et de loin, l’homme qui avait tué le plus grand nombre de leurs ressortissants au monde et, de fait, Imad Moughnieh, assassiné mardi soir, à Damas, dans l’attentat qui a fait exploser sa Mitsubishi, avait fait couler beaucoup de sang. Les attentats suicides de 1983 contre les casernes américaine et française de Beyrouth, c’était lui : plus de 300 morts. L’ambassade américaine à Beyrouth, la même année, c’était encore lui : 63 morts. Le détournement, en 1985, du vol TWA Athènes Rome, un mort, tué de sang froid et précipité du haut de l’avion sur une piste, c’était également lui. Les enlèvements d’Occidentaux dans les années 80 à Beyrouth, dont celui du chercheur français Michel Seurat, mort pendant sa détention, c’était toujours lui. L’ambassade israélienne en Argentine, 1992, et le centre communautaire juif de Buenos Aires, deux ans plus tard – 29 et 85 morts – c’était lui. Pas lui seul. On n’organise pas seul de telles opérations. Il était le coordinateur, le penseur – dans son genre, un génie – et il n’est pas besoin de grandes enquêtes pour savoir qui était derrière lui. Ceux qui l’avaient utilisé et soutenu portent publiquement son deuil aujourd’hui. A Téhéran, où l’on attribue sa mort au « terrorisme d’Etat » israélien, le ministère des Affaires étrangères déclarait, hier, qu’Imad Moughnieh avait « écrit en lettres d’or une page de la lutte contre les agresseurs et occupants sionistes ». La Syrie, qui l’abritait dans le quartier le plus huppé de sa capitale, près d’un bâtiment de ses services secrets, a condamné « un acte terroriste lâche » tandis que le Hezbollah, l’organisation chiite libanaise dont il était le N°2 et dirigeait la sécurité, lui a rendu hommage en ces termes : « C’est avec une grande fierté que nous annonçons qu’un grand dirigeant djihadiste de la résistance islamique au Liban est devenu un martyre par la main des Israéliens sionistes ». Vingt-cinq ans durant Imad Moughnieh fut un pivot de l’alliance entre l’Iran, le Hezbollah et la Syrie et, si les Israéliens démentent officiellement toute implication dans sa mort, ils ne la regrettent évidemment pas. Non seulement cet homme était l’un de leurs adversaires les plus redoutables mais son assassinat, en plein Damas, vient redorer le blason de leurs services secrets, sérieusement terni par l’échec de la guerre du Liban et envoyer, le signal, surtout, au Hezbollah, aux Syriens et aux Iraniens, que les capacités d’action israélienne redeviennent grandes. Dans la guerre de l’ombre, l’événement est marquant mais, de là à imaginer que les Israéliens aient agi complètement seuls, il y a un pas qu’il ne faut peut-être pas franchir. Les Etats-Unis offraient 5 millions de dollars pour la tête d’Imad Moughnieh, également traqué par les services français, et il est frappant qu’il ait été tué à la veille du troisième anniversaire de l’assassinat, par les réseaux syriens, de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Le signal est large.

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