La fondatrice du site indépendant « Rappler.com », honorée pour son combat pour la liberté de la presse, a été arrêtée mercredi, puis libérée sous caution jeudi. Une illustration de ce qui se passe quand l’état de droit recule, aux Philippines comme ailleurs.

La journaliste Maria Ressa est emmenée par des agents du National Bureau of Investigation (FBI) venus l’arrêter dans les bureaux de son site d’informations « Rappler.com », mercredi 13 février 2019 à Manille.
La journaliste Maria Ressa est emmenée par des agents du National Bureau of Investigation (FBI) venus l’arrêter dans les bureaux de son site d’informations « Rappler.com », mercredi 13 février 2019 à Manille. © AFP / TED ALJIBE / AFP

Elle s’appelle Maria Ressa, elle est journaliste, elle est femme, et elle n’a pas froid aux yeux. Pour toutes ces raisons, elle a été arrêtée hier à Manille, la capitale des Philippines, où elle dirige un site internet qui déplait au gouvernement. Elle a passé la nuit en détention avant d'être libérée sous caution jeudi, mais elle risque toujours dix ans de prison.

En décembre, le magazine américain Time avait mis son visage en couverture, avec d’autres journalistes courageux à travers le monde, et avait fait de ces « gardiens" de la démocratie les « personnes de l’année » 2018. C’était une manière, pour le magazine, de rendre hommage à Jamal Khashoggi, le journaliste saoudien assassiné par des tueurs envoyés par son pays, l’un des événements déterminants de l’an dernier.

Maria Ressa se savait menacée. Elle l’évoquait en novembre dernier, alors qu’elle participait à Paris au Forum de la Paix, et rencontrait Emmanuel Macron ; elle en parlait avec émotion aussi à l’automne en recevant un prix de la liberté de la presse à New York. 

Officiellement, il s’agit de diffamation, sur plainte d’un homme d’affaires philippin. Mais Maria Ressa sait très bien que le gouvernement lui fait payer les enquêtes implacables de son site, « Rappler.com », sur les milliers d’exécutions extra-judiciaires menées par la police dans sa guerre contre la drogue, ou des affaires de corruption dans les allées du pouvoir.

« Rappler » est un média indépendant, et donc dérangeant, et tout est tenté pour le réduire au silence. Il a été accusé de recevoir des financements de la CIA quand il s’agissait de fondations privées, il est la cible de poursuites abusives et du harcèlement du pouvoir ; y compris parce que sa fondatrice est une femme, et donc un sujet de raillerie pour le très macho Président Rodrigo Duterte.

Le cas de Maria Ressa est exemplaire de ce qui peut se passer dans un pays lorsque sa démocratie vacille, lorsque l’état de droit cède le pas à un « homme fort », un autocrate pourtant démocratiquement élu. 

C’est ce qui se passe aux Philippines, devenue démocratique après la chute de la dictature de Marcos en 1986, et qui a connu une sévère régression. Mais ça pourrait s’appliquer à la Turquie, au Brésil ou à la Russie. En fait, partout où la démocratie recule, y compris en Europe ou aux États-Unis.

Maria Ressa expliquait récemment comment les accusations contre son site apparaissaient d’abord sur les réseaux sociaux, devenu le lieu de la désinformation, avant d’être reprises par les autorités et la justice.

Elle en voulait surtout à Facebook, devenu pour 97% des Philippins la principale source d’information, et qui s’est laissé transformer selon elle en « arme » de manipulation. « C’est un poison pour la démocratie », dénonçait-elle.

Le combat de Maria Ressa est aux Philippines, et il est heureux qu'elle ait été rapidement libérée. Mais il est aussi universel, car les dérives qu’elle dénonce, et le journalisme qu’elle défend, sont au cœur d’une démocratie aujourd’hui sous pression partout.

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