Fatalité, dira-t-on, mais non. Fatalité sans doute pour ce tremblement de terre encore qu’un pays moins totalement misérable aurait eu des bâtiments plus solides et disposé de secours prêts à intervenir, équipés, capables de faire quelque chose devant tant d’horreurs, mais pour le reste ? Pour le reste, ce n’est pas la fatalité qui explique ces siècles de malheur auxquels se résume l’histoire haïtienne. Avant 1492, on ne sait pas trop mais, sitôt que Christophe Colomb découvre cette île magnifique qu’il baptisa, d’abord, Hispaniola, la Petite Espagne, la soif de l’or transforme les populations indigènes en esclaves, vite décimés par l’épuisement, la sauvagerie des occupants et les maladies qu’ils avaient apportées d’Europe avec eux et contre lesquelles les autochtones n’étaient pas immunisés. Lorsqu’il n’y a plus d’or à extraire de la partie occidentale de l’île, le territoire de l’actuelle République d’Haïti, l’Espagne s’investit dans la partie orientale, l’actuelle République dominicaine, et c’est la France qui prend le relais, à la fin du XVI°, cultivant le tabac, produisant l’indigo, développant d’immenses richesses, grâce à l’exportation de ses pauvres auxquels elle promettait des terres et à l’importation, surtout, d’esclaves africains. Le sucre et le café s’ajoutent au tabac. En 1789, cette colonie compte 500 000 esclaves contre 32 000 Blancs et à peu près autant de mulâtres et d’affranchis mais le vent de la Révolution française souffle jusque sur l’île. Conduits par les mulâtres et les affranchis, les esclaves se révoltent et, après bien des épisodes, Haïti devient un mythe en 1804, la première République noire et le plus ancien Etat indépendant des Amériques, après les Etats-Unis. Juste retour des choses ? Triomphe de la Justice ? Non, car ces esclaves révoltés qui ont gagné n’ont que leur misère et leur acculturation pour héritage, la faim au ventre et la revanche au cœur. Les victimes ne sont pas forcément les meilleurs des hommes, citoyens sages, exemplaires, aptes à prendre leurs affaires en mains et, pire encore, l’indépendance acquise, un antagonisme social et racial, s’approfondit entre Noirs et mulâtres, entre damnés de cette terre et demi blancs, plus cultivés, plus riches et bien décidés à régner sur la plèbe. Dénuement de la majorité, atouts d’une minorité et lutte entre les deux, Haïti a souffert jusqu’aujourd’hui de ce legs de l’esclavage, d’un handicap séculaire qui explique son instabilité chronique, ces deux siècles de coups d’Etat incessants, de révolte permanente, de dictatures ubuesques et d’instants d’espoir, fulgurants et aussitôt déçus. Le paradoxe haïtien est que ce concentré de malheurs ne laisse personne indifférent, ni l’Afrique décolonisée à laquelle Haïti avait ouvert la voie avec 150 ans d’avance ; ni le Vatican et le monde catholique car les Haïtiens sont catholiques ; ni la France parce qu’on parle français à Haïti et que l’intelligentsia haïtienne est l’une des plus brillantes de la francophonie ; ni les Etats-Unis car chaque crise haïtienne déverse à leurs portes des flots de réfugiés. Quand on dit que tout est à reconstruire, c’est tout, vraiment tout.

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