La question est de savoir si ce n’était pas trop tard. Le président tunisien, on le sait, a fait hier les gestes nécessaires en annonçant qu’il ordonnait l’arrêt des tirs à balles réelles, qu’il ne modifierait pas la Constitution pour pouvoir se représenter en 2014 et qu’il « refusait de voir tomber de nouvelles victimes ». « Assez de violences ! Assez de violences ! », a-t-il martelé dans une allocution prononcée, pour être compris de tous, en arabe dialectal. « Je vous ai compris », a-t-il dit à plusieurs reprises en promettant « d’approfondir la démocratie », de « revitaliser le pluralisme », de travailler main dans la main avec l’opposition, de revenir sur la hausse des prix alimentaires et de respecter une « totale liberté » de la presse, notamment sur internet qui aura été le grand vecteur de cette révolte populaire. C’est évidemment ce qu’il fallait dire mais, maintenant qu’on en est à 66 morts recensés, ce n’est plus seulement le chômage et le niveau de vie qui mobilisent les manifestants tunisiens. Ce n’est même plus seulement le respect des libertés fondamentales. C’est ce régime qui est contesté, rejeté, honni par des foules qui n’ont plus peur et crient leur haine de ce président en déchirant ses portraits géants, les piétinant et crachant dessus. Heureusement que l’usage des balles réelles est désormais proscrit mais maintenant que tout le pays le sait, jusqu’au dernier des misérables qui ne comprend ni le français ni l’arabe classique, il serait étonnant que les nouvelles manifestations auxquelles a appelé le puissant syndicat qu’est l’Union générale des travailleurs tunisiens ne réunissent pas des fleuves de personnes. Maintenant que ce pouvoir recule après avoir fait couler tant de sang, la révolte tunisienne ne peut que s’enhardir un peu plus, déferler dans les rues sans plus craindre la mort et désigner la porte de sortie à l’homme qui préside le pays depuis 23 ans. A cette heure, la Tunisie évoque irrésistiblement l’Iran de la fin de la dynastie impériale, lorsque le Chah se résolvait toujours trop tard aux concessions qui auraient peut-être pu le dispenser de fuir vers un exil solitaire et, surtout, épargner une révolution à son peuple. On sait à quoi son aveuglement avait conduit mais est-il encore temps d’espérer une transition ordonnée en Tunisie ? La réponse est oui car ce n’est pas une révolution et encore moins une révolution islamiste que souhaitent les Tunisiens. Ils veulent le départ de dirigeants corrompus, l’équité sociale et la liberté. Ils veulent ce que voudrait tout peuple à leur place mais cette aspiration à la justice et la démocratie peut-être ou bien canalisée de sorte qu’elle se réalise sans nouvelles violences ou bien déboucher sur un chaos dans lequel l’armée finirait par se voir en recours. Tout dépend maintenant de ce président. Devant le rapport de force qui s’affirme, il peut soit en revenir à la violence sans parvenir à se sauver lui-même soit négocier au plus vite l’organisation d’élections libres avec les syndicats et l’opposition et annoncer qu’il se retirera dès que la majorité issue de ce scrutin aura formé un gouvernement. M. Ben Ali peut soit devenir le général Jaruzelski soit devenir le chah mais à terme, bientôt, déjà, son destin se limite à cette alternative.

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