C’est inquiétant et même grave. Avec plus d’abstentionnistes encore qu’à une présidentielle américaine, ces premières élections de l’Europe élargie sont un mauvais signe pour l’Union. Les citoyens ne suivent pas. Ils ne se sentent pas concernés par la construction européenne et si cela ne veut pas dire qu’ils s’y opposent puisque les europhobes, eux, se sont rendus aux urnes, ces quelque 55% d’Européens qui ne sont pas allés voter ont exprimé une incompréhension des institutions de l’Union, de ses grands débats et du rôle, surtout, de ce Parlement dont les députés auront, donc, été mal élus. Cela s’appelle une crise de représentativité, d’autant plus alarmante qu’elle a, parallèlement, touché la plupart des gouvernements nationaux. A l’exception de la Grèce et de l’Espagne, tout récemment repasser l’une à droite, l’autre à gauche, et du Luxembourg où la droite sociale du Premier ministre Jean-Claude Juncker, l’a emporté haut la main, tous les pays européens ont en effet profité de ce scrutin pour désavouer leurs gouvernants, en Italie comme en Grande-Bretagne, en Allemagne comme en France, en Autriche comme en Pologne, en Belgique, au Danemark ou en Suède. Ce phénomène est si marqué, aussi marqué que l’abstention, qu’il appelle un second constat. Ni les droites ni les gauches européennes n’arrivent plus à fidéliser leurs électeurs, à conserver ces bataillons de partisans qui faisaient autrefois leur force. L’offre, autrement dit, ne correspond plus à la demande, les propositions et positionnements des partis ne répondent plus aux attentes des électeurs et cela pour deux raisons. La première est que la grande frontière entre gauche et droite s’est déplacée. Hier, c’était, les mœurs, les traditions et le degré de protection sociale qui les séparaient. Aujourd’hui, c’est le grand débat mondial, et pas seulement européen, entre régulation et laisser-faire. Au-delà des partis traditionnels, héritiers d’un siècle passé, la gauche de demain regroupe virtuellement tous les partisans du modèle européen, solidarité sociale et rôle arbitre de l’Etat, tandis que la nouvelle droite, elle-même en gestation, réunit ceux qui considèrent que l’Etat n’a aucun rôle économique à jouer et que, moins il intervient, mieux l’économie se porte. Nos échiquiers ne rendent pas compte de ce débat, ne l’organisent pas, ne fondent pas sur lui les clivages entre partis puisqu’il y a une droite régulatrice comme il y a une gauche libérale. L’offre politique est en devenue confuse, comme elle l’est sur l’autre grande question du moment, le choix entre l’Europe fédérale et l’Europe des nations qui, lui aussi, divise les gauches comme les droites. Tôt ou tard, ce déplacement des frontières politiques imposera des remaniements dans toute l’Europe. Ils sont inévitables et les élections d’hier les ont peut-être amorcés car, sur l’impulsion de François Bayrou, un groupe de centre-droit, fédéraliste et régulateur, va se créer au Parlement européen avec pour ambition d’y former, contre les libéraux euro-sceptiques, une coalition fédéraliste avec le centre-gauche et les Verts. Le renouveau, le débat en tout cas, viendra peut-être de ce Parlement si mal élu.

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