C’est une élection qu’on disait jouée. Avec 8% de croissance économique, une classe moyenne en plein décollage dans les grandes villes et une détente avec le voisin pakistanais, l’ennemi héréditaire avec lequel un conflit nucléaire menaçait il y a peu, les hindouistes du premier ministre indien sortant, Atal Behari Vajpayee, semblaient assurés de la victoire. Les instituts de sondage comme toute la presse indienne la leur avaient promise mais les sondeurs s’aventurent peu dans les villages sans route, les pauvres n’ont pas le téléphone, les journalistes ont parfois tendance à ne pas assez sortir de leur milieu et tous avaient oublié que l’Inde est une démocratie - un homme, une voix. Un quart du milliard d’Indiens vit au-dessous du seuil de pauvreté. Un tiers de la population ne dispose pas de plus d’un euro par jour. L’alimentation en eau potable reste un espoir dans beaucoup de campagnes et la misère, le lot quotidien de la majorité des électeurs. Pour eux, « The shining India », « l’Inde qui brille », le slogan du BJP, le parti du Premier ministre, tenait au mieux de la mauvaise blague, au pire de l’insulte, d’un dédain de leur sort et, comme fouettés dans leur dignité, ils sont massivement allés voter pour le Congrès, ce vieux parti de l’indépendance, de Gandhi et de Nehru, qu’ils ont littéralement ressuscité en le ramenant au pouvoir. Mais il n’y a pas que les gueux qui aient assuré le coup de théâtre. Pauvres des pauvres, les femmes ont aussi joué là leur rôle car c’est une femme, Sonia Gandhi, la veuve de Rajiv, Premier ministre assassiné en 1991 comme Indira, sa mère l’avait été en 1984, qui menait l’opposition à la bataille. Les femmes ont voté pour une autre femme en espérant qu’elle serait plus proche de leurs problèmes et toute une autre partie de la population, ni forcément pauvre ni forcément femme, a voté pour « l’étrangère » qu’est Sonia Gandhi, indienne depuis vingt ans mais, de naissance, italienne et catholique. Lui donner sa voix, c’était aussi répondre à l’extrémisme du BJP car, malgré le recentrage opéré par son Premier ministre, ce parti demeure nationaliste et profondément hostile à tout ce qui n’est pas hindouiste, aux musulmans comme aux chrétiens, tous victimes à répétition de violences et de massacres organisés par les radicaux de la majorité sortante. Les pauvres, les femmes et les laïcs ont ainsi serré les rangs derrière le Congrès dont la victoire est, enfin, la défaite du libéralisme qui en Inde comme ailleurs, explique que plus les riches seront riches, plus les pauvres seront heureux et que rien n’est, en conséquence, plus malsain que la redistribution des richesses. Le BJP avait déréglementé, réduit les programmes de protection sociale, abandonné les plus pauvres à eux-mêmes mais favorisé, par-là, l’essor d’une minorité branchée sur l’économie-monde, exactement comme cela s’est passé en Chine et dans tous les anciens pays du bloc soviétique. Lui-même surpris par sa victoire, le Congrès va devoir trouver les moyens de ne pas briser cette dynamique tout en ne décevant pas les laissés-pour-compte. C’est un défi, redoutable et qu’il n’est pas le seul au monde à connaître.

L'équipe
Mots-clés :
Nous contacter
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.