Le premier geste de son premier mandat avait été la reprise des essais nucléaires. On ne s’en souvent plus guère. C’était il y a douze ans mais il y avait, dans cette décision, tout ce qui aura fait la politique étrangère de Jacques Chirac. Soldat en Algérie, le Président sortant était un homme de l’après-guerre, encore tout pétri de l’époque où la France était un empire, présente sur tous les continents, intimement familière du monde arabe, de l’Afrique et de l’Asie, une superpuissance dont la culture et l’Histoire imprégnaient jusqu’aux hommes qui se sont révoltés contre elle pour arracher leur indépendance. C’est si vrai que Jacques Chirac eut la tentation de l’Algérie française avant de devenir ardemment gaulliste. A ses yeux, perte de l’Empire ou pas, la France se devait de rester une grande puissance, rayonnante dans le monde, alliée des Etats-Unis et solidaire des démocraties occidentales mais suivant sa voie, libre, autonome, à même de ne dépendre de personne. Cette reprise des essais nucléaires, c’était cela, une manière de dire que la France demeurait singulière, capable de se défendre seule, de ne suivre, autrement dit, personne et notamment pas l’Amérique, seule grande puissance en lice après l’écroulement soviétique. Jacques Chirac, en 1995, avait si totalement sous-estimé la montée du sentiment écologiste et le tollé international que provoquèrent ces essais qu’il dut y renoncer en une poignée de semaines mais ce recul n’y changea rien. Parce qu’il ne pouvait ni admettre que les Etats-Unis s’imposent en maîtres du monde ni croire, surtout, que leur ambition de domination solitaire puisse se réaliser, Jacques Chirac aura été le grand avocat de la « multipolarité » du monde, d’un concert des grands ensembles. Bien plus encore qu’un objectif qui servait sa vision de la France, c’était pour lui un constat, celui de l’émergence de nouvelles puissances et du réveil de continents entiers, d’un bouleversement global qu’il serait aussi vain de vouloir empêcher que d’ordonner aux vagues de se coucher. Une nostalgie impériale vint ainsi nourrir une intelligence du nouveau siècle enracinée dans sa connaissance de l’Histoire. C’est de ce terreau qu’est né son combat contre la guerre d’Irak, cette bataille qu’il a menée avec l’énergie désespérée d’un homme qui avait su voir et prédire les catastrophes sur lesquelles déboucherait cette aventure. Georges Bush et Tony Blair n’avaient pas la même lucidité. Il restera comme celui qui avait eu raison, comme celui dont la sagesse s’est avérée à l’épreuve des faits mais il était, pourtant, trop marqué par un passé révolu pour avoir su devenir le refondateur de l’Europe, l’homme qui aura tant manqué à cette période. L’Irak fut sa grandeur, l’Europe sa faiblesse. Bernard Guetta, en direct de Rome.

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