Il y a les jaunes et les rouges mais ce n’est pas un jeu vidéo. Incessant depuis quatre ans, spectaculaire depuis deux mois, le bras-de-fer entre ces deux camps qui divisent la Thaïlande s’est durci hier soir et menace, maintenant, de tourner au bain de sang. Figure de proue des rouges, un général rebelle a été grièvement blessé à la tête par un tireur d’élite. L’armée a coupé l’électricité dans le centre de Bangkok qu’un innombrable rassemblement des rouges occupe depuis la mi-mars. De violents affrontements ont éclaté ces dernières heures. Les chars sont prêts à intervenir mais qui sont ces jaunes et ces rouges ? Les chemises rouges, ce sont les partisans de Thaksin Shinawatra, Premier ministre renversé par l’armée en septembre 2006, alors qu’il participait, à New York, à l’Assemblée générale de l’Onu. Tantôt froide, tantôt chaude, c’est là que cette guerre civile s’était déclenchée car cet ancien policier était immensément populaire dans les couches les plus défavorisées de la population, surtout rurale. Aujourd’hui exilé, âgé de 61 ans mais l’allure toujours juvénile, Thaksin Shinawatra avait reçu une bourse gouvernementales dans les années 70 pour aller étudier le droit aux Etats-Unis. Il en était revenu diplômé, changé, fasciné par la mobilité sociale américaine, les selfs made men et le monde des affaires et, surfant brillamment sur la libéralisation de l’économie thaïlandaise, il avait construit, à la fin des années 80, un empire industriel dans les télécoms qui avaient fait de lui l’un des hommes les plus riches du pays. Multimilliardaire, il aurait pu se contenter de jouir de sa fortune mais le vieil argent thaïlandais n’aimait pas cet enfant de pauvres qui lui faisait de l’ombre avec son aura de mythe vivant. Aussi riche qu’il fût devenu, Thaksin Shinawatra restait un fils de gueux et c’est ce plafond de verre auquel il se heurtait qui l’avait amené, à la fin des années 90, à former un nouveau parti politique, le Thaï rak Thaï, les Thaïs aiment les Thaïs, dont le message était qu’il était temps de débarrasser le pays de ses classes dominantes et de faire place aux sans-voix. C’est ainsi que ce nouveau riche s’était fait élire par des pauvres qui voulaient retirer les commandes à d’autres riches, à la Cour, à la bourgeoisie traditionnelle et à leurs soutiens de toujours, les généraux et l’armée. Ce Premier ministre fut, à la fois, le flic qu’il était et un Front populaire à lui seul. Il avait réprimé avec une violence inouïe le trafic de drogue et un mouvement de protestation de la minorité musulmane et, parallèlement, effacé les dettes des paysans pauvres, instauré des soins médicaux pour les plus déshérités et développé, aussi, une diplomatie d’affirmation nationale qui lui avait rallié, aux côtés des campagnes, une partie de la jeunesse urbaine. En face, les chemises jaunes ne regroupent pas que les vieilles aristocraties. Une grande partie des classes moyennes s’oppose également aux rouges car elles préfèrent encore la corruption déclinante à un affairisme nationaliste manipulant une soif de revanche sociale et menaçant de remplacer une vieille dictature par une jeune. Les jaunes et les rouges, ce n’est pas un bande dessinée, pas de bons d’un côté et de méchants de l’autre.

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